Mario Beauregard / Métro

Membre du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) durant 28 ans, Guy Ryan confirme cette guerre des clans dévoilée il y a quelques jours par TVA. Alors que la police montréalaise traverse «la crise la plus grave» de son existence, l’ancien inspecteur, à la retraite depuis 2007, dénonce «cette culture de la compétition» et avance que l’actuel chef de police Philippe Pichet devait «être conscient» de ce qui se passait. Métro s’est entretenu avec lui.

Le 21 février, l’émission J.E. dévoilait de faux rapports et la fabrication de preuves au sein du service des enquêtes internes. Avez-vous été surpris?
Je suis un peu étonné par l’ampleur que ça prend, mais ça devait arriver. Depuis des années, cette culture a été mise en place au SPVM. Les gens sont en compétition les uns contre les autres. Certains ont gravi les échelons et les animosités ont persisté. Travailler en équipe, c’est difficile.

Guy Ryan

Guy Ryan

Étiez-vous au courant de ces pratiques?
J’ai constaté beaucoup de compétition et de clans. J’ai vu des choses que je ne veux pas raconter, des rapports secrets aussi, mais pas de fabrication de preuves. Dans mon service, j’ai demandé à des gars de partir. La compétition devenait trop forte et ils ne sont pas tous faciles à gérer. Tous ont le même but, procéder à des arrestations, mais chaque clan se donne des moyens différents.

Comment ces clans se forment-ils?
Certains policiers veulent progresser dans l’organisation, d’autres, plus haut, veulent travailler avec des personnes qu’ils connaissent, avec lesquelles ils ont développé une amitié lors des enquêtes. Ça crée des rivalités. C’est une guerre intestine entre des individus qui ont des postes stratégiques.

La culture du secret et le flou autour des enquêtes internes sont dénoncés. Comment ce service est-il perçu de l’intérieur?
Prenons l’exemple d’un policier qui va braquer une pharmacie. Tout le monde sera content de voir ce «ripoux» arrêté, condamné et destitué. Mais c’est plus difficile à accepter, pour des policiers, lorsqu’un collègue est visé [par les affaires internes], pour avoir réalisé une arrestation hors de son secteur ou s’il roule trop vite et provoque un accident au cours d’une interpellation. Les preuves ne sont pas toujours évidentes à trouver.

Le ministre de la Sécurité publique, Martin Coiteux, a finalement décidé d’associer le Bureau des enquêtes indépendantes (BEI) et des policiers de Longueuil, Gatineau et Québec à la Sûreté du Québec (SQ) pour mener cette enquête. Tait-ce nécessaire?
Le ministre a pris le taureau par les cornes car, certainement, beaucoup d’autres policiers ont raconté des choses. Il faut savoir que des amitiés se créent tout au long d’une carrière, notamment lors de projets conjoints avec la GRC (Gendarmerie royale du Canada) et la SQ (Sûreté du Québec). C’est difficile d’enquêter sur des proches. Faire appel au BEI et à Madeleine Giauque (directrice du BEI), c’est excellent. Elle a beaucoup d’expérience. Mais le BEI, seul, ne pouvait prendre en charge l’enquête. Il y a des civils, mais aussi d’ex-enquêteurs du SPVM et de la SQ, et tout le monde n’a pas été formé pour ce genre d’enquête.

Qu’attendez-vous de cette enquête?
J’ai hâte de voir le résultat. J’espère que le résultat final n’accouchera pas d’une souris. La crédibilité du SPVM est en jeu. On a besoin de que monsieur et madame tout le monde croient en la police.

Craignez-vous une appréhension globale de la population vis-à-vis du SPVM?
Je ne pense pas que le public soit lésé, mais il mérite des éclaircissements. On parle d’enquêtes internes, d’affaires concernant des policiers contre des policiers. Mais la crédibilité des enquêteurs est aussi mise en doute. Reconstruire cette image ne va pas être facile.

Si ces pratiques sont connues depuis des années, pourquoi ne sortent-elles qu’aujourd’hui?
Tout découle du reportage, mais il y avait urgence. C’est un abcès qui a grossi et qui a fini par éclater. Des gens vont être égratignés, notamment les anciennes directions. Des accusations seront nécessaires.

Ces pratiques existent-elles encore aujourd’hui avec la même intensité?
Je suis persuadé qu’elles existent. Autant qu’avant? Je ne sais pas.

La nomination de Philippe Pichet, en août 2015, a-t-elle modifié la donne?
Avant lui, il y avait déjà cette maladie, ce cancer. Il devait en être conscient, il travaillait sur un poste stratégique (Philippe Pichet était assistant-directeur après avoir dirigé notamment la division de lutte antiterroriste). Ce serait difficile pour lui de faire comme s’il ne savait rien. Mais contrecarrer ça, ce n’est pas évident.

Pourquoi?
On peut déplacer des cadres, faire partir des agents, signer des ententes de confidentialité. Marc Parent, l’ancien directeur (de 2010 à 2015), avait déjà fait du travail dans ce sens. Mais c’est une culture globale qu’il faut changer. C’est plus difficile à faire que remplacer des individus.

Est-ce la crise la plus grave que traverse le SPVM ?
Oui, j’en suis convaincu. Les affaires s’accumulent depuis plusieurs années. Moi, ça me fait mal. En apprenant certaines affaires, je fais des liens avec le passé, je comprends mieux certaines situations. Des gens ont hypothéqué une partie de leur carrière à cause de tout ça. Mais c’est une grande organisation, elle peut s’en sortir.

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