Musée McCord Griffintown en 1903

À l’occasion du 375e anniversaire de Montréal, Métro s’est associé à l’Université Concordia pour vous faire découvrir
 des quartiers fascinants de la ville, qu’il s’agisse de leur passé ou de leur présent. Ce mois-ci: Griffintown.

Hier

• L’essor du quartier est dû à l’arrivée en masse des immigrants irlandais qui fuient la misère dans leur pays. Ils participent notamment à la construction du canal de Lachine, ouvert en 1825. La journée de travail est dure: elle compte régulièrement 15 heures dans des conditions éprouvantes. C’est le froid l’hiver et la boue l’été. En 1843, 1 300 ouvriers déclenchent une des premières grèves de l’histoire du Canada afin de dénoncer l’exploitation dont ils sont victimes. En 1877, lors d’une autre grève déclenchée à l’occasion du second élargissement du canal, Charles McKiernan, alias Joe Beef, immigrant irlandais retraité de l’armée britannique, nourrit gratuitement et héberge certains grévistes dans sa taverne, située sur l’actuelle rue de la Commune.

• Le quartier acquiert une très mauvaise réputation. La criminalité y est endémique. Par exemple, une prostituée, Mary Gallagher, est sauvagement assassinée le 26 juin 1879 à son domicile de la rue Williams. Son amie, Susan Kennedy, l’aurait tuée puis décapitée. On soupçonne aussi de complicité Michael Flanagan, qui est acquitté. Quant à Kennedy, sa condamnation à la pendaison est finalement commuée en emprisonnement à vie. Or, le jour même où elle aurait dû monter sur l’échafaud, le 5 décembre 1879, Flanagan se heurte la tête sur le bord d’un navire amarré au canal de Lachine, tombe à l’eau et se noie. Serait-ce, se demande-t-on, le spectre de Mary Gallagher qui se serait vengé de sa meurtrière? Une légende raconte que le fantôme décapité de la victime revient hanter les lieux du crime tous les sept ans afin de retrouver sa tête.

• En 1897, le philanthrope Herbert Ames fait paraître la première grande étude sociologique sur un quartier pauvre de Montréal, The City Below the Hill («la ville au pied de la montagne»). Le quartier de Griffintown y est décrit en termes effrayants. «Le quartier de Griffintown, ou plutôt une partie de celui-ci qui se trouve entre les rues William et Brennan, ainsi qu’entre les rues des Sœurs Grises et Young, est le lieu de résidence de près d’un millier de familles. 24% d’entre elles, soit une sur quatre, vivent avec à peine 5$ par semaine, sinon moins.» Les logements sont exigus et insalubres. La plupart n’ont pas de toilette et les locataires font leurs besoins dans un simple trou, infect et nauséabond, creusé dans la cour arrière. Les maladies sont innombrables et les taux de moralité excessivement élevés. Les résidents du quartier noient dans l’alcool leur peine et leur détresse: on compte un débit de boissons pour 160 habitants.

• Dans un «roman à dix sous» (les célèbres pulp fictions) publié dans les années 1950 et intitulé Amours au Griffintown, l’auteur décrit la vie d’un fils d’ouvrier qui tombe amoureux d’une fille de la haute société. Son père s’oppose à cette union. À l’époque, on ne croyait pas que le monde de «la bande du canal» et celui de la «montagne» pouvaient se lier.

• De ses débuts jusqu’aux années 1950, Griffintown est demeuré un quartier industriel. C’est ici, par exemple, que la Walter M. Lowney Company a inventé et fabriqué la célèbre Cherry Blossom (désormais produite au Mexique). Mais la désindustrialisation de Montréal entraîne la fermeture de nombreuses manufactures et usines. Le quartier dépérit rapidement. Il devient une sorte de no man’s land dans les années 1960. Au milieu du XIXe siècle, 45 000 personnes s’entassaient à Griffintown; en 1971, peu de temps après que le quartier eut perdu son zonage résidentiel, la population tombe à seulement 800 personnes. Signe de ce déclin, l’église Sainte-Anne, autrefois un haut lieu de rassemblement, tombe sous les pics des démolisseurs en 1970.

Origine

En 1799, une femme d’affaires, la veuve Marie Griffin, fut la première à lotir l’endroit et à y construire des logements pour les ouvriers. En 1814, après une longue bataille judiciaire, il fut établi qu’elle avait escroqué ses partenaires d’affaires et elle perdit ses droits. Mais il était trop tard: le quartier porte toujours son nom.

Géographie

Le quartier Griffintown est délimité par la rue Notre-Dame, l’autoroute Bonaventure, la rue Guy et le canal de Lachine. Une partie se trouve dans l’arrondissement du Sud-Ouest et l’autre dans l’arrondissement de Ville-Marie.

Aujourd’hui

• Sous l’impulsion du gouvernement provincial et de la Ville de Montréal, la revitalisation du secteur s’organise dans les années 1990. L’École de technologie supérieure (ÉTS) s’installe dans les anciens locaux de la brasserie Dow, fermée en 1991. La création de la Cité du multimédia (dans le quartier qu’on appelait autrefois le Faubourg des Récollets) et du Quartier de l’innovation (en 2013) a aussi permis de relancer les anciens sites industriels de Griffintown.

• À un moment où explose le marché du condominium à Montréal, on s’aperçoit que les vastes espaces inoccupés à deux pas du centre-ville sont une occasion en or pour les promoteurs. Depuis dix ans, les 84 hectares (836 000 m2) du quartier sont ainsi devenus un immense site de construction où s’entend le bruit familier des bétonneuses et des marteaux-
piqueurs. Stationnements
et manufactures abandonnées sont transformés en parcs, en tours de bureaux et en tours de condos. Le plus gros promoteur du quartier, le groupe immobilier Devimco, cherche à créer un véritable «milieu de vie» sur le modèle de ce qu’il a déjà réalisé au Quartier DIX30, à Brossard.

• En juin 2017, l’écurie Griffintown Horse Palace, vieille de 150 ans et témoin des transformations du quartier, a été démolie. La culture du quartier se veut désormais «moderne» et «branchée». Le New City Gas, qui servait à la firme responsable de l’éclairage des rues et des édifices de Montréal, a été reconverti en 2012 afin de recevoir, entre autres, des DJ de renommée internationale en tournée. L’endroit peut accueillir jusqu’à 4600 spectateurs. L’époque n’est plus aux processions de la Fête-Dieu ou de la Saint-Patrick, comme dans le bon vieux temps!

• Selon Harvey Lev, qui se présente aujourd’hui comme le plus ancien résident de «The Griff», «la seule chose qui poussait ici autrefois, c’était les stationnements». Mais l’essor débridé du quartier ne le satisfait pas. «C’est un désastre», conclut-il. Plusieurs personnes pensent comme lui qu’il y a trop de spéculation et pas assez de planification. En 2014, par exemple, le projet Griffintown, qui prévoyait la construction de 8000 logements dans le sud-ouest de la métropole, ne comprenait aucune école dans ses plans de développement. On craint la création d’une «condoville» sans âme qui ne tiendrait pas compte de la riche histoire du quartier.

• Le retour de la population est rapide. En 2001, il n’y avait toujours que 1118 personnes qui résidaient dans le secteur. En 2006, la population atteignait 2000 habitants, puis 6500 en 2011, et on prévoit qu’elle devrait doubler d’ici peu. 37% de la population du quartier de Griffintown est issue de l’immigration. On y trouve des immigrants venus du Maroc, de la Chine, du Liban et du Brésil. 30% d’entre eux déclarent faire partie d’une minorité visible. Selon les données de la Ville, les habitants appartiennent aux strates supérieures de la société. Par exemple, en 2011, le taux de chômage de la population de Griffintown était deux fois inférieur à celui de la ville de Mont­réal. Deux personnes sur cinq travaillaient dans les domaines des affaires, des finances, de l’administration et de la gestion. En 2010, les ménages résidant dans le secteur avaient un revenu annuel moyen qui frisait les 90 000$, soit un montant beaucoup plus élevé que celui des ménages du reste de la métropole.

• «The Griff» était autrefois un endroit pollué et miséreux. Quel contraste avec ce qu’il est devenu! Le philanthrope Herbert Ames serait renversé s’il pouvait revenir visiter le quartier aujourd’hui. Qui sait , peut-être voudrait-il même y vivre?

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