Josie Desmarais/Métro

Près de 700 bénévoles ont sillonné les rues de Montréal mardi soir à l’occasion du deuxième dénombrement des personnes itinérantes organisé dans la métropole depuis 2015. Initié par Ottawa et soutenu par Québec, l’exercice recueille pourtant de nombreuses critiques pour son manque de fiabilité et sa méthodologie.

Quelque part entre la rue Sherbrooke et le boulevard René-Lévesque, pas très loin du métro Atwater, cinq bénévoles accostent les passants en leur demandant s’ils habitent quelque part. La plupart ne s’arrêtent pas ou s’étonnent de cette question qui leur semble si évidente. Pourtant, certains leur répondront que non, qu’ils n’ont nulle part où dormir ce soir, qu’ils fréquentent régulièrement un refuge ou un squat. En 2015, ils ont été près de 3016 à répondre aux bénévoles. Ils sont devenus les 3016 itinérants répertoriés sur l’île de Montréal, un chiffre incomplet assumé par les organisateurs et critiqué par certains pour son manque de fiabilité.

Pour l’organisme Je compte MTL 2018, organisateur du décompte, il ne fait aucun doute que cet exercice est nécessaire, surtout que les techniques de dénombrement ont évolué depuis 2015. L’exercice va servir à comparer les données de 2015 à celles d’aujourd’hui et à orienter les politiques publiques de lutte à l’itinérance, du municipal au fédéral. Cette année, le décompte est effectué dans 11 régions du Québec et 61 collectivités partout au Canada.

La directrice du partenariat entre le Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux du Centre-Sud (CIUSSS) et Je compte MTL 2018, Julie Grenier, avance que ce décompte va servir à élaborer un portrait plus large qui ne s’arrêtera pas au nombre d’itinérants enregistrés mardi soir. «Il va servir à alimenter le portrait de l’itinérance, regarder les tendances par rapport à 2015, mais pas seulement. On va aller chercher d’autres sources d’informations, notamment pour l’itinérance cachée. Les politiques publiques seront influencées par l’amalgame de toutes ces données et pas seulement celles du nombre d’itinérants enregistré pendant une soirée», décrit-elle, comme pour répondre aux critiques.

Le dénombrement organisé seulement à Montréal en 2015 a été la cible de nombreuses critiques, notamment de la part du Réseau d’aide aux personnes seules et itinérantes de Montréal (RAPSIM). Élargi à plusieurs régions de la province cette année, d’autres organismes partout au Québec se joignent au RAPSIM pour dénoncer un dénombrement qu’ils jugent inefficace et qui ne permettra pas de rendre compte de la réalité complexe de l’itinérance. Incomplètes, ces informations pourraient même fausser la réalité et nuire aux politiques publiques élaborées à partir de ces données, croient les organismes qui critiquent le dénombrement.

Pour le Réseau solidarité itinérance Québec, qui regroupe 350 organismes, le dénombrement s’apparente davantage a un exercice de «relations publiques» qui ne permettra pas de dresser un portrait réel de l’itinérance au Québec, ni d’apporter un chiffre réel qui témoignerait d’une évolution du nombre de sans-abris.

«Ça ne veut pas dire que [les chiffres] ne veulent rien dire. Il faut juste faire extrêmement attention avec ce type de données. C’est une photographie d’un soir, prise avec un appareil imparfait. Oui, ça donne une information, mais il faut la croiser avec beaucoup d’autres informations», explique le coordonnateur du réseau, Mathieu Frappier.

«Si les chiffres baissent, ça ne voudra pas dire qu’il y a moins d’itinérants, nuance le coordonnateur. Les refuges débordent un peu partout.»

Si, au contraire, le nombre de personnes itinérantes est plus élevé qu’en 2015, cette augmentation pourrait s’expliquer par un plus grand nombre de bénévoles et des techniques de localisation améliorée par rapport au dernier dénombrement. Pour Mathieu Frappier, le chiffre n’aura guère de sens. Il soutient surtout que les politiques publiques ne devront pas se baser uniquement sur ce chiffre, qui représente avant tout l’itinérance chronique et visible et non l’itinérance cachée. Selon Statistique Canada, en 2014, 8% des Canadiens de 15 ans et plus ont déclaré avoir eu a vivre temporairement ailleurs que chez eux, car «ils n’avaient nulle part où aller ».

Des critiques partout au Québec
De nombreux organismes partout au Québec ont aussi critiqué le dénombrement, rappelant des réalités différentes en région où l’itinérance est presque invisible. Mathieu Frappier rappelle aussi que dans de nombreux endroits au Québec où l’itinérance existe, aucun dénombrement ne sera effectué.

«Les membres de la Table d’itinérance Sherbrooke (TIS) craignent une mauvaise récupération des résultats de l’exercice du dénombrement par les médias et la population générale, ce qui engendrera des conséquences néfastes sur le travail des organismes», peut-on lire dans un mémo interne de la TIS.

«[Les chiffres] marqueront la pensée collective et risqueront d’orienter maladroitement les interventions en itinérance. Cela pourrait entraîner, par exemple, un financement plus important pour contrer l’itinérance chronique, plus visible et plus présente dans les grandes villes », avait dénoncé le Groupe action solution pauvreté, un organisme du Haut-Yamaska, dans un communiqué en mars dernier.

«Outre les objectifs flous de l’exercice de dénombrement, des inquiétudes résident aussi dans la méthodologie employée», a critiqué pour sa part le Collectif régional de lutte à l’itinérance en Outaouais.

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