Pablo Ortiz/Métro

 La famille Calderu est arrivée de Roumanie il y a trois mois. Jusqu’à tout récemment, elle était laissée à elle-même, incapable de s’orienter et vivant dans une extrême pauvreté. Comment des demandeurs d’asile sont-ils passés entre les mailles du filet social?

Marius et Maria Calderu, ainsi que leur quatre enfants, vivent entassés dans un petit 4 1/2 à Laval, qu’ils louent sans bail. Ils peuvent être expulsés à tout moment. Ils n’ont ni laveuse ni sécheuse. La cuisinière fonctionne à moitié.

«Je paie mon électricité, un peu de nourriture et après, c’est fini. Je n’aurai pas assez d’argent pour payer mon prochain loyer», racontait Marius lorsque Métro l’a rencontré au début du mois.

Marius Calderu

Pour survivre les premières semaines, à la suite de son arrivée au Québec, le père de famille affirme avoir dû mendier.

«Je n’aime pas mendier, s’exclame Marius, le seul à parler anglais dans la famille. Tout ce que je veux, c’est travailler et envoyer mes enfants à l’école. »

En Roumanie, les Calderu, une famille rom, étaient victimes de racisme et de violence. Comme plusieurs membres de ce peuple, ils étaient ostracisés.

«Je ne pouvais pas aller m’acheter du pain. On me disait de sortir du magasin, rapporte Marius. Je vivais dans la rue parfois. Les gens nous détestaient et il n’y avait pas de travail. »

«Mes enfants ne pouvaient pas aller à l’école dans mon pays, car on ne les voulait pas», ajoute Marius.

«Je ne sais pas où travailler et je ne peux pas travailler encore. Je ne veux pas avoir de problème avec la police. Quelles options ai-je alors?» – Marius Calderu, demandeur d’asile de Roumanie

Le Canada représentait l’espoir d’une nouvelle vie pour la famille. M. Calderu a indiqué avoir vendu tout ce qu’il possédait en Roumanie pour payer les billets d’avion de sa famille.

À l’aéroport, à Montréal, ils ont présenté une demande d’asile. Une fois les formulaires remplis, ils ont été laissés à eux-mêmes, avec une liste des ressources et d’autres documents. Pas de conseil juridique ni d’interprète.

C’est en mendiant que la famille a rencontré une candidate de la Coalition avenir Québec, Christine Mitton, en pleine campagne électorale dans Laval-des-Rapides.

«Quand j’ai vu la dame mendier, j’ai tout de suite compris qu’elle était en mode survie pour ses enfants», confie celle qui a donné des sacs de vêtements à la famille, en plus de l’accompagner à la banque alimentaire et au Centre local pour l’intégration et la cohésion sociale (CLICS), qui offre des services de première ligne aux nouveaux arrivants.

«La famille ne savait vraiment pas quoi faire, où aller, où inscrire les enfants à l’école, où se trouvaient les ressources et comment faire le suivi de la demande de réfugié», mentionne le directeur du CLICS, Thomas Léro Tchassao. Ce dernier avoue n’avoir jamais vu une famille mendier.

Pour expliquer l’impasse dans laquelle la famille Calderu se trouvait, M. Léro Tchassao évoque des problèmes de communication entre Québec et Ottawa, qui se partagent les responsabilités concernant les demandeurs d’asile.

«Le provincial ne parle pas au fédéral, renchérit la juriste en droit international et administratrice de l’Association des chrétiens pour l’abolition de la torture (ACAT), Marie-Michèle Lemieux-Ouellet. Souvent, le dossier n’est pas transféré et ça tombe entre deux chaises. En plus, ils font le strict minimum.»

Mme Lemieux-Ouellet croit que ce problème de communication est à l’origine de la situation précaire dans laquelle se trouvent les Calderu, qu’elle a également accompagnés à maintes reprises vers différents organismes.

Le ministère de l’Immigration, de la Diversité et de l’Inclusion du Québec a répliqué qu’il finance plusieurs organismes qui viennent en aide aux demandeurs d’asiles pour satisfaire leurs «besoins de bases», sans commenter ses communications avec le gouvernement fédéral.

Du côté fédéral, le ministère de l’Immigration, des Réfugiés et de la Citoyenneté a indiqué que ses services d’immigration sont préparés à la fluctuation du nombre de demandes d’asile. «Nous surveillons continuellement les conditions et la situation dans d’autres pays pour orienter notre planification», a mentionné la porte-parole du ministère, Béatrice Fénelon. Elle a précisé que les demandeurs d’asile peuvent «bénéficier de l’aide sociale, de l’éducation, des services de santé, de l’hébergement d’urgence et de l’aide juridique», en attendant une décision sur leur statut.

Selon Marie-Michèle Lemieux-Ouellet, la crise migratoire surcharge les services gouvernementaux fédéraux, ce qui entraîne des problèmes de gestion dans les dossiers des demandes d’asile, comme celui de la famille Calderu.

«Personne n’a expliqué à Marius Calderu qu’il pouvait obtenir un permis de travail après 180 jours, déplore-t-elle. Tous ces problèmes auraient pu être évités si on avait transféré correctement le dossier.»

L’ACAT fera un compte-rendu des lacunes du système d’immigration canadien au Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme pour le compte du comité contre la torture. Le cas de la famille Calderu y sera donné en exemple.

« Ces gens-là sont un bel exemple que le système est dysfonctionnel. Ces personnes-là tombent entre deux chaises et c’est eux et les enfants qui paient pour ça ». – Marie-Michèle Lemieux, juriste en droit international et administratrice de l’Association des chrétiens pour l’abolition de la torture (ACAT)

«Quand tu ne parles pas la langue du pays, tu maîtrises encore moins son système. C’est la maison qui rend fou, mais dans une langue que tu ne connais pas», dit la juriste, qui avoue être inquiète pour l’avenir de la famille Calderu.

Malgré les nombreuses difficultés auxquelles il devra faire face, Marius se dit être heureux ici.

«Toute ma vie comme personne Rom, j’ai toujours été dans une situation exécrable, confie le migrant. Maintenant, je suis heureux, car mes enfants vont à l’école et j’aime le Canada ! Ici, je me sens trop apprécié».

Plus de commissaires
La Commission de l’immigration et du statut de réfugié du Canada (CISR) a indiqué avoir reçu cette année près de 72M$ de plus du gouvernement fédéral, dont une partie a été utilisée pour embaucher 50 nouveaux commissaires. De ceux-ci, environ 30 iront dans la région de Montréal.

  • Les ressources dont dispose les commissaires permettent de traiter un nombre limité de demande par mois, a indiqué la porte-parole de la commission, Mélissa Anderson.
  • «Nous essayons de donner une audience équitable à tout le monde», a dit Mme Anderson.
  • De janvier à septembre 2018, 15 726 demandeurs d’asile sont entrés au pays par des points non officiels et 22 485 demandes ont été traitées par l’Agence des services frontaliers du Canada (ASFC) aux points d’entrée officiels. Sur la même période en 2017, 15 102 personnes avaient traversé la frontière hors des points officiels, et l’ASFC avait traité 15 170 demandes.

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