Denis Beaumont Simon Tremblay-Pepin

Si tout le monde, ou presque, a déjà entendu parler des dérives médiatiques, notamment du sensationnalisme, rares sont ceux qui en comprennent les causes. Le petit manuel Illusions propose aux lecteurs d’entamer, en cinq temps, une réflexion critique du système qui régit les médias et qui les mène parfois à leur perte. Métro s’est entretenu avec l’auteur, Simon Tremblay-Pepin, consultant en relations publiques et chercheur à l’Institut de recherche et d’informations socio-économiques (IRIS).

Bouton-vert_01À qui est destiné votre livre?
À toute personne qui a déjà été outrée en écoutant une émission de télévision ou en lisant un article de journal. J’offre à ceux qui sont parfois mécontents de la qualité de l’information un ouvrage pour dépasser cette frustration et entamer une discussion sur les médias. Je me sers de mon expérience, tant comme journaliste que comme relationniste, mais surtout des constats faits par divers théoriciens reconnus, comme Bourdieu et Gramsci.

Bouton-vert_02L’un des constats qui reviennent fréquemment au fil de la lecture est l’utilisation abusive des mêmes experts.
Ce phénomène est très perceptible dans le monde télévisé, où on cherche des spécialistes «qui passent bien à l’écran». Je forme régulièrement des chercheurs pour leur apprendre à parler aux médias : phrases courtes et punchées, pas trop de nuances ou de réflexions complexes… Tout ce qui est contre leur nature finalement! Résultat : peu de candidats passent le test. Ceux qui se conforment à la mécanique médiatique sont surutilisés, appelés à commenter des sujets qui s’éloignent de leur champ d’expertise.

Bouton-vert_03Vous soulignez que cette obsession d’avoir ceux qui «passent bien» fait en sorte que des émissions d’information sont confiées à des humoristes ou à des comédiens…
C’est un phénomène en pleine croissance, et c’est déplorable. Les entreprises de presse, dans leur désir d’avoir une information divertissante, laissent entre les mains d’amateurs la tâche difficile d’interviewer des personnalités publiques et des membres de la classe politique devant de vastes auditoires.

Bouton-vert_04Mais pourquoi vouloir à tout prix mélanger spectacle et information?
Cela part d’un postulat généralisé que l’information, c’est ennuyant, et qu’il faut la cacher derrière des paillettes; il faut rendre l’information «colorée», «jazée», pour assurer plus de cotes d’écoute. Pourtant, les gens veulent savoir ce qui se passe dans leur communauté. Prenez par exemple la Commission Charbonneau : c’est le feuilleton le plus suivi de l’année! Pas de beau décor, juste des faits bruts approfondis.

Bouton-vert_05Les sujets de manchette ne sont pas toujours ceux qui intéressent le public, ni ceux qui intéressent les journalistes…
Tout à fait. Les journalistes n’ont pas toujours le choix de leur sujet. Ils doivent répondre aux demandes de leurs patrons, qui doivent à leur tour répondre aux intérêts de l’entreprise. Si le journaliste refuse une assignation, qu’il risque la confrontation, il risque aussi de perdre son emploi. Le monde journalistique est très précaire, il y a peu de postes et, au Québec, une poignée d’entreprises, dont Québecor et Gesca, possèdent presque toutes les plateformes.

Bouton-vert_06Le phénomène de concentration explique pourquoi les médias parlent souvent des mêmes sujets?
C’est une des raisons. Mais il y a aussi le mimétisme, cette tendance qu’ont les médias à se copier. La dernière chose que souhaite une équipe d’information, c’est de passer à côté d’une nouvelle dont le concurrent fera sa manchette. Le jeu de la concurrence uniformise le contenu.

Finalement, le portrait général que vous dressez est très sombre.
C’est le reflet actuel du système politique et économique ; le monde journalistique est pris en étau. L’avenir n’est pas reluisant, et je ne sens pas un vent de changement. Mais il faut penser aux solutions, car les médias sont essentiels pour assurer un débat intelligible dans l’espace public.

En rafale

Un sujet trop souvent traité par les médias? L’économie.
Un sujet trop peu traité par les médias? Notre capacité comme société à décider par nous-même.
Une émission que vous appréciez particulièrement? L’émission Dimanche magazine, à la radio de Radio-Canada, qui vient de prendre fin… mais qui offrait des reportages de fond sur des enjeux de société.

IllusionsIllusions : un manuel pour une critique des médias
Éditions Lux
En librairie jeudi

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