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Benoît Lacroix: «Je n’ai pas du tout envie de juger»

Photo: Yves Provencher/Métro

Alors qu’il célèbre aujourd’hui son 100e anniversaire, le prêtre dominicain Benoît Lacroix – également historien, enseignant et écrivain – partage avec Métro sa vision réfléchie de la vie, de la mort, et son regard critique sur la religion catholique. Entrevue avec un religieux épris de liberté.

Lorsqu’on vous a proposé cette entrevue, vous avez dit: «Paraît-il que c’est mon anniversaire.» Ça vous amuse d’avoir 100 ans?
Oui, parce que tout le monde me rappelle ce que je n’ai pas le droit d’oublier. C’est un âge qui me surprend, même parfois je ne crois pas avoir 100 ans, mais je les ai. Je ne vois pas beaucoup de gens qui parlent de mes 100 ans sans se demander s’ils se rendront à cet âge. C’est une chance que j’ai. Et je peux célébrer avec une certaine vigueur, je peux en parler. Il paraît que je ne déraille pas trop! (Rires)

Qu’est-ce que cet âge vous évoque?
C’est un peu mystérieux. En s’approchant de 100 ans, on s’approche d’une échéance. On avance avec la certitude que ça ne peut pas durer. En même temps, j’ai duré jusqu’ici, alors ça m’encourage à penser positivement. J’ai 100 ans, pourquoi pas 101 ans ou 102 ans?

Mais ce ne sera pas 200 ans. L’ambiguïté d’avoir 100 ans est difficile à décrire, parce que tout le monde me félicite, mais moi qui ai 100 ans, je sens que mon corps est moins agile. Je suis dépendant de quelques pilules, de quelques visites au médecin, de quelques examens périodiques pour la santé.

«La télévision est née… en 1950! J’avais déjà presque 40 ans. C’est un monde!» – Benoît Lacroix

Comment entrevoyez-vous l’avenir?
L’avenir est limité. Il y a la vie, la mort, puis l’au-delà. Je suis un croyant. Ensuite, je suis un historien. Je m’aperçois que les religions musulmane, juive et chrétienne croient que ça ne finit pas avec la mort. Ça m’impressionne, comme historien, cet univers d’espérance pour toute l’humanité croyante, et je me dis: ça ne se termine pas comme ça. Je suis certain qu’il faut que ça continue. Ça donne un élan! Ensuite, j’ai accompagné tellement de gens en fin de vie que je sais de quoi il s’agit. Ce qu’on appelle la mort est un passage et non pas une finale. Pour toutes les personnes marquées par la culture chrétienne, ça va de soi. Mais beaucoup de gens ne sont plus capables de croire à ça, parce qu’ils ont été blessés.

Par la religion catholique?
Plusieurs ont été trompés par la religion. Elle a paru comme une morale mal ajustée à la société, surtout en matière conjugale et sexuelle. La religion a voulu mettre des lois et elle n’avait pas à le faire. Elle a fait du zèle, elle a pris des risques et elle a éloigné beaucoup de monde. Comme historien, je m’y attendais. Il faut retrouver la liberté pour pratiquer une religion. C’était dangereux de mettre des péchés au bout de ça, avec l’enfer, le feu et le purgatoire. Ce n’était pas correct. On voulait tellement avoir raison qu’on a commencé à faire peur aux gens. Si on fait peur aux gens, on n’est pas dans la bonne religion.

Vous faites preuve d’une ouverture d’esprit étonnante par rapport à l’image qu’on se fait de la religion catholique…
J’ai beaucoup vécu avec les jeunes. Je les ai accompagnés. J’ai fait beaucoup de funérailles de jeunes suicidés. J’ai connu beaucoup d’étudiantes qui se faisaient avorter. Quand on vit tout ça, on n’a pas envie de faire de morale; on a envie d’aider. Il faut faire confiance aux personnes, quelle que soit leur misère ou leur erreur. Je n’ai pas du tout envie de juger qui que ce soit.

Vous considérez-vous comme progressiste?
Je n’ai aucune idée si je suis progressiste ou arriéré. Devant une personne à qui il arrive toutes sortes de choses et qui t’en parle comme si tu étais son frère, qu’est-ce que tu fais? Tu l’écoutes et tu l’aimes. Ce n’est pas le temps de dire: «Fais pas ça.» Ce n’est pas par des discours qu’on aide des gens, souvent c’est par notre présence, notre attitude.

Que pensez-vous du pape François?
Il est en train de brasser la cage, ça va faire du bien. Il est très crédible. C’est un leader. Il est ouvert, respecte la liberté, n’a pas peur des autres, ne se gêne pas pour fraterniser avec des gens qui, en principe, ne sont pas de son bord… C’est très positif. Surtout, il ne moralise pas pour rien. Je voyais que les papes n’en finissaient pas d’être contre l’avortement, de le répéter en citant le pape précédent… Ça m’énervait. Lui, il parle de l’importance de la vie, c’est tout.

Avec un nom comme Lacroix, vous deviez être prédestiné à la religion?
Pas du tout! J’avais une blonde que j’aimais beaucoup! C’est un choix qui s’est fait à mesure. J’avais 20 ans et elle était belle, c’était dur! (Rires) À notre dernière rencontre, elle m’a dit: «Si tu veux faire un prêtre, fais un prêtre. Et si ça marche pas, on fera des p’tits prêtres!» (Rires) J’ai reçu le don de la foi. Le Christ a inclus sa mort dans le don de soi. Je suis en admiration devant lui, comme je le suis devant Gandhi et Martin Luther King… J’ai vécu 100 ans, Gandhi est mon contemporain, Luther King est de mon temps. Ces gens ont donné leur vie.

Pourquoi êtes-vous allé chez les Dominicains en particulier?
Ça, c’est purement superficiel! Je ne voulais pas vivre comme les prêtres séculiers, seuls dans les presbytères, ça ne m’apparaissait pas normal. Je voulais trouver une place avec un esprit familial. Chez les Dominicains, il y a beaucoup de liberté et en même temps beaucoup de cohésion. Et les gens étudient beaucoup. Je n’ai pas choisi, je suis allé voir. Ce n’est pas une vocation brillante mon affaire, je me suis laissé porté par les circonstances. J’y suis entré en 1936 et je suis bien ici. J’y ai appris la vie.

Vous semblez être une personne optimiste, qui voit le beau plutôt que le laid, le bon plutôt que le méchant. Comment faites-vous pour rester émerveillé après toutes ces années?
Je suis très optimiste parce que je suis très marqué par la nature. Dans la nature, la lumière est plus forte que les ténèbres, le jour est plus fort que la nuit, l’arc-en-ciel est plus fort que tous les orages, le tonnerre et les éclairs, le bien est plus fort que le mal, l’amour est plus fort que la haine…

***
À propos de…

  • La mort: «Je n’ai pas peur de la mort, je l’ai côtoyée beaucoup autour de moi. Je la trouve normale, acceptable. Pour moi c’est un fait, une situation normale de l’existence humaine.»
  • La nature: «Je suis très près de la nature. J’ai été éduqué avec et par la terre, chez des cultivateurs. J’ai vécu près des Amérindiens, pour qui la nature est presqu’un Dieu. Je crois qu’elle m’aide à faire face à la vie.»
  • La sexualité: «Il faut en parler, sans aucun doute. Ça fait partie de l’expérience personnelle, il ne faut pas mettre du mal là-dedans.»
  • L’amour: «Les gens me demandent souvent: “Comment faites-vous, vous ne faites pas l’amour?” Non, mais on n’en finit pas d’aimer. Je ne manque pas d’amour.»

Côte-des-Neiges: «Une grande richesse»
Benoît Lacroix vit au couvent des frères dominicains Saint-Albert-le-Grand, dans le quartier Côte-des-Neiges.

«Il y a là la vie multi-ethnique à son meilleur, dit-il. Pendant l’été souvent, je vois la femme musulmane intégriste habillée, pour nous, de façon démesurée, à côté de la petite qui est presque en bikini, et personne n’a l’air de s’étonner et, surtout, personne n’a l’air de juger l’autre. C’est une grande richesse. Une richesse sociale.»

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