Emilie Tournevache Lucie Morisset, titulaire de la Chaire de recherche du Canada en patrimoine urbain

«Le patrimoine, ça change quoi?» C’est la question que se poseront plus de 700 congressistes provenant d’une cinquantaine de pays dès vendredi pendant les ateliers de discussion de l’Association of Critical Heritage Studies, qui sont organisés à Montréal. Pour la titulaire de la Chaire de recherche du Canada en patrimoine urbain de l’Université du Québec à Montréal (UQAM), Lucie Morisset, qui est l’instigatrice de cet événement, le patrimoine doit s’ancrer dans le présent au gré des besoins collectifs. Métro s’est entretenue avec la chercheuse.

La Chaire de recherche du Canada en patrimoine urbain propose une nouvelle piste de réflexion sur le patrimoine. Quelle est-elle?
L’Association [of Critical Heritage Studies] est essentiellement basée sur l’idée que le patrimoine, c’est un discours, c’est un récit narratif, c’est une idée préconçue sur quelque chose qu’il faille démonter et déconstruire parce qu’elle n’est pas conforme à la vérité. Ce que nous proposons, c’est que la vérité, on s’en fout. Il faut revoir un peu cette idée de toujours considérer le patrimoine comme une victime de quelque chose ou comme une trahison. Le patrimoine doit plutôt rejoindre le public, au-delà des théories des experts, dans l’idée qu’il peut se faire d’appartenir à un lieu ou à une chose. Il faut regarder le patrimoine comme un agent du changement. Le patrimoine, c’est à ça que ça sert et c’est pour cela qu’on l’a inventé il y a 200 ans.

D’où le thème du congrès, Le patrimoine, ça change quoi…
Exactement. C’est de poser cette question au sein de l’université à un nombre extrêmement élargi de disciplines, que ce soit en théologie, en philosophie, en science politique, en géographie, mais aussi en droit. On voit que le patrimoine change les droits de personne selon la façon dont il est utilisé. Le patrimoine, c’est aussi une question de pouvoir. On voit que les experts ont plus de pouvoir dans les décisions sur le patrimoine. On voit comment le patrimoine mobilise à l’échelle internationale par des États ou des groupes comme État islamique dans la destruction des sites. Le patrimoine est un agent de changement. Dans un endroit, le patrimoine valorise son environnement.

«Le patrimoine, c’est ce qui fait qu’on se représente en tant que collectivité comme appartenant à cela. Que ce soit un disque dur, une usine ou une ceinture fléchée d’un carnaval, ça n’a aucune importance. Évidemment, les modalités de protection vont changer un peu.» – Lucie Morisset, titulaire de la Chaire de recherche du Canada en patrimoine urbain

Qu’est-ce qui a initié ce changement dans la façon de voir le patrimoine?
L’idée s’inscrit dans la tradition de l’UQAM de recherche engagée dans le milieu. Il faut repenser les domaines universitaires et les connaissances, pas seulement en fonction de leur application, mais comme quelque chose de collectif, qui n’est pas seulement produit par des gens à l’université, mais par des besoins sociaux. Le patrimoine, c’est un cas extraordinaire pour cela. On fait cela depuis 200 ans. Un expert dit à l’État que ceci est un couvent gothique et il faut le garder parce que c’est gothique. Et parce que c’est gothique, ça représente notre société. Ça fonctionne bien dans une société où tout le monde est né au même endroit et partage le même destin. Dans le monde d’aujourd’hui, ça ne fonctionne plus comme cela. Dans ce contexte, on fait face à des enjeux sérieux d’appartenance. Comment ça se crée l’appartenance? Par l’impression de durer et de représentation dans un environnement qui nous appartient.

Le patrimoine doit s’adapter aux besoins d’aujourd’hui, un peu comme les églises pour lesquelles de nouvelles vocations sont trouvées?

L’église est symbolique dans de nombreuses communautés, mais l’usage qu’on en avait, le culte, n’est plus partagé aujourd’hui. Alors, la question, c’est comment le bâtiment peut-il être partagé alors que son usage n’est plus commun? On ne va pas sauver le clocher parce que c’est néogothique et on ne va pas dire à l’État d’investir là-dedans. On ne va pas non plus dire à la population de cracher du cash parce qu’il faudrait sauver cela au nom de l’avis d’un expert. On va plutôt demander comment ceci peut être commun. Quels sont les besoins de la société contemporaine qui vont créer une interdépendance entre une communauté et ce bâtiment. Le fait qu’il y ait une garderie dans cette église, ça fait exister la communauté. Ces gens se mettent à s’appartenir les uns aux autres parce qu’ils font partie d’un même groupe social. Ça repense le patrimoine, pas seulement en fonction du passé, mais aussi en fonction de la durée.

Congrès international Le patrimoine, ça change quoi ?
Organisé par la Chaire de recherche du Canada en patrimoine urbain
Du 3 au 8 juin
achs2016.uqam.ca

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