MONTRÉAL — Le Conseil du patronat du Québec jette un pavé dans la mare avec une autre étude sur le salaire minimum à 15 $, qui conclut qu’une telle hausse nuirait le plus à ceux qu’on veut ainsi aider, mais à moyen terme seulement.

Le CPQ a rencontré quelques journalistes, jeudi, pour présenter l’étude qu’il avait commandée pour alimenter le débat qui a cours depuis plusieurs mois sur une hausse du salaire minimum, qui est de 10,75 $ l’heure présentement, à 15 $.

Selon le scénario souvent envisagé par les promoteurs de cette idée, à savoir une hausse graduelle à 15 $ en 2022, cela se traduirait par une perte de 6000 emplois, dont 5400 dans le commerce de détail, précise l’étude de la firme Daméco.

Mais le président-directeur général du CPQ, Yves-Thomas Dorval, s’empresse d’ajouter qu’il ne faut pas s’attarder seulement au nombre d’emplois qui risqueraient d’être perdus, mais aussi à la perte de pouvoir d’achat qui s’ensuivrait à moyen terme, à cause de la hausse des prix ainsi provoquée.

Il estime qu’au début, oui, une hausse du salaire minimum donnerait plus d’argent dans les poches des bas salariés, qui consommeraient davantage. Mais pas à moyen terme, selon lui.

«Même si les revenus augmentent, les prix augmentent de façon plus que proportionnelle. Ça fait qu’ultimement, même si on a augmenté le salaire minimum auprès de certains salariés et qu’on calcule l’impact de débordement sur les autres salaires, quand on regarde ça, (à cause de) l’effet sur les prix, à la fin il y a un pouvoir d’achat qui est réduit», a conclu M. Dorval.

Yves Richelle, directeur général de la firme Daméco, a précisé que selon ses calculs, avec le scénario d’un salaire minimum à 15 $ en 2022, la hausse moyenne des prix atteindrait 0,8 pour cent en 2035. Il trouve ce pourcentage élevé, puisqu’il inclut tant les biens très coûteux comme les maisons que les services financiers et tous les biens. Les prix grimperaient davantage dans le commerce de détail et la restauration.

M. Dorval souligne d’autres effets économiques qui s’ensuivraient, comme la baisse des bénéfices des entreprises et la baisse des exportations.

Avec ces hausses de prix, ce sont les consommateurs qui ont le moins de marge de manoeuvre, donc les plus bas salariés, qui seraient les plus affectés, a conclu M. Dorval.

D’ailleurs, après avoir aussi recensé d’autres études sur la question, le CPQ tire ses propres conclusions et entre des études plus alarmistes et celle de Daméco, il avance lui-même une perte d’emplois possible de 28 000.

Reste qu’en bout de course, selon le Conseil du patronat, les travailleurs que l’on voudrait aider en haussant le salaire minimum se retrouveraient à être ceux à qui on nuirait le plus, puisqu’ils seraient davantage affectés par une hausse des prix.

«Le remède risque de rendre le malade encore plus malade», a opiné M. Dorval.

Il en conclut qu’une telle hausse du salaire minimum reviendrait à faire porter le poids d’une politique sociale sur les épaules de secteurs économiques où la marge de profit est déjà très faible, parfois de 1 à 3 pour cent.

Pour lutter efficacement contre la pauvreté et améliorer le sort des bas salariés, il propose d’autres voies, comme d’améliorer le filet de protection sociale ou de réviser la stratégie de lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale.

Réactions

La ministre du Travail, Dominique Vien, n’a pas voulu commenter l’étude du CPQ proprement dite, mais elle a dit vouloir trouver une solution mitoyenne entre une hausse de 20 cents l’heure et une hausse qui porterait le salaire minimum à 15 $. «Il y a très certainement une piste d’atterrissage, une zone de confort pour plusieurs personnes», a-t-elle commenté à Québec.

Elle a admis qu’une hausse de 20 cents, comme celle qui a été accordée en mai dernier, était «carrément trop faible». Mais elle a ajouté qu’il lui fallait trouver «un équilibre» qui tiendrait compte de «la capacité de payer des entreprises».

Elle a refusé de commenter des hypothèses de hausses, mais a annoncé d’avance qu’elle prendra «une position qui va plaire à plusieurs personnes, à plusieurs groupes».

Membre de la Coalition 5-10-15, le Front de défense des non syndiqués a rappelé que d’autres études ont démontré que le pouvoir d’achat des bas salariés était bel et bien rehaussé avec une augmentation du salaire minimum à 15 $.

En entrevue, Mélanie Gauvin, porte-parole du Front, a rappelé qu’entre 2008 et 2010, il y avait eu une hausse plus marquée du salaire minimum et que cela ne s’était pas traduit par une hausse des fermetures d’entreprises, au contraire.

Quant aux solutions proposées par le CPQ, Mme Gauvin ne voit pas pourquoi il appartiendrait à l’État de compenser les salaires trop bas versés par les entreprises par un filet social plus élaboré.

Présent lors du dévoilement de l’étude du CPQ, le Conseil canadien du commerce de détail a dit craindre les répercussions d’une hausse trop marquée sur d’autres secteurs aussi.

«Il faut réaliser qu’une hausse comme celle-là aurait un impact majeur au niveau du commerce de détail lui-même, parce que ça augmente le coût de la main-d’oeuvre, mais ça affecterait aussi l’ensemble de la chaîne d’approvisionnement, que ce soit les agriculteurs, les transformateurs, à la rigueur le secteur manufacturier», a commenté Jean-Luc Benoît, directeur des relations gouvernementales.

Claude Gauthier, président de l’Association des restaurateurs du Québec, a souligné de son côté que dans son domaine, les employés au salaire minimum touchent davantage, à cause du pourboire. «La réalité, c’est que les salariés à pourboire gagnent en moyenne 26 $ à 28 $ l’heure, non pas 10,75 $. Et tous les restaurants ont beaucoup plus de personnel de service que de plongeurs.»

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