La Presse Canadienne

TORONTO — Dominic Ardonato, qui a connu le 100e anniversaire du Canada, marqué par «Expo 67», ne comprend pas trop pourquoi Ottawa tient tant à célébrer un 150e anniversaire.

L’enseignant à la retraite montréalais évoque les difficultés économiques, les tensions ethniques et les querelles politiques qui ont émaillé sa vie à Montréal. Il préférerait conserver le souvenir d’une métropole baignée dans l’atmosphère romantique de «Terre des Hommes», cette spectaculaire exposition universelle que Montréal avait obtenue, notamment, pour marquer le centenaire de la fédération canadienne.

«C’était la plus belle époque. Et aujourd’hui, c’est la pire…», laisse tomber le retraité de 69 ans, qui n’avait pas 20 ans en 1967. «Nouveau métro, nouveau site pour l’exposition universelle, nouveau centre-ville, toutes sortes de gratte-ciel: c’était l’explosion, l’effervescence. Et beaucoup d’argent. Aujourd’hui, il n’y en a plus.»

Il est vrai que la barre est haute pour qui veut concurrencer les souvenirs romantiques d’Expo 67, qui a attiré dans la métropole plus de 50 millions de visiteurs et contribué à forger un sentiment de fierté nationale aussi bien chez les Québécois que chez les Canadiens hors Québec.

En comparaison avec le 100e anniversaire, les festivités organisées pour le 150e prennent davantage les allures d’un programme étatique, estime Nelson Wiseman, directeur des études canadiennes à l’Université de Toronto. «Je n’entends pas mes étudiants discuter du 150e: il s’agit essentiellement d’une vue de l’esprit bureaucratique (…) Rien à voir avec 1967.»

500 millions $ d’activités

Ce n’est pourtant pas faute d’essayer si Ottawa ne réussit pas à susciter l’esprit festif chez les Canadiens. Parcs Canada offre l’entrée gratuite dans tous les parcs nationaux et sites historiques en cette année spéciale, ce qui a fait exploser les systèmes informatiques lorsqu’on l’a annoncé en décembre dernier.

Et Ottawa consacrera 500 millions $ d’un bout à l’autre du pays pour financer les différentes festivités et promouvoir «12 jours de célébrations», qui ont commencé, souvenons-nous, le 21 juin dernier, Journée nationale des Autochtones, qui se sont poursuivies pendant les fêtes de la Saint-Jean à l’extérieur du Québec, puis lors de la Journée canadienne du multiculturalisme, mardi, avant de culminer, bien sûr, le jour de la fête du Canada proprement dite, le 1er juillet.

Le ministère du Patrimoine promettait pour cette année une Fête du Canada des plus spectaculaires — du jamais vu dans toute l’histoire du pays. On apprenait même la semaine dernière que le chanteur irlandais Bono et le guitariste de U2 «the Edge» avaient été enrôlés pour faire un bref tour de piste à Ottawa samedi midi — le groupe poursuit sa tournée à Cleveland en soirée. L’affiche de ces fêtes dans la capitale comprenait jusque-là des artistes du cru, dont Gordon Lightfoot, Patrick Watson, Marie-Mai, Lisa Leblanc et Louis-Jean Cormier.

Cynisme et pessimisme

Mais en général, les célébrations du 150e n’ont guère suscité les passions au pays, constate Robert Bothwell, professeur d’histoire canadienne et de relations internationales à l’Université de Toronto.

Et si passion il y eut, ce fut parfois pour des motifs moins reluisants, notamment la place qu’on a réservée aux Autochtones, deux ans après une certaine Commission de vérité et réconciliation, justement. Par ailleurs, les Montréalais auraient semble-t-il davantage la tête à célébrer le 375e anniversaire de leur ville — même si, côté «chiffre rond», 375 semble encore plus incongru que 150.

Certains attribuent ce manque d’enthousiasme à notre ère de scepticisme et de cynisme face à l’autorité et aux institutions. «Les gens sont moins enclins à brandir le drapeau national, surtout au Canada, qui a toujours constitué une nation ambivalente», tiraillée entre Français, Britanniques et Autochtones, estime le professeur Christopher Dummitt, de l’Université Trent, en Ontario.

D’autant plus que bien des jeunes gens — les «milléniaux» — ont du mal à envisager l’avenir avec optimisme, ajoutent les professeurs Wiseman et Bothwell. À la fin des années 1960, la jeunesse baignait dans une atmosphère où un monde meilleur était possible: cette époque a donné, rappelons-nous, l’assurance-maladie, la Régie des rentes ou l’unifolié. Le centenaire du Canada a aussi laissé un héritage bâti de 860 édifices, notamment le Centre national des arts à Ottawa et l’«Ontario Science Centre» à Toronto.

Il faudra voir ce qu’aura laissé comme héritage ce 150e anniversaire de la fédération.

Aussi dans National :

Nous utilisons maintenant la plateforme de commentaires Facebook Comments sur notre site web. Grâce à celle-ci, vous pourrez laisser vos commentaires par l’entremise de votre compte Facebook directement sous les articles sur notre site web. Pour ceux qui ne sont pas membres du réseau social, nous vous invitons à faire vos commentaires via l’adresse courriel opinions@journalmetro.com. Merci de nous lire!