MONTRÉAL — La route vers un redressement pourrait s’avérer plus cahoteuse pour Bombardier, qui, en une journée, a vu deux rivaux européens unir leurs forces et Boeing remporter haut la main la première manche de la dispute commerciale entourant la CSeries.

Si l’on s’attendait à ce que le département américain du Commerce sévisse à l’égard de cette famille d’avions, Washington en a pris plusieurs par surprise en annonçant mardi des droits compensatoires préliminaires d’environ 220 pour cent — presque trois fois plus que les 79,82 pour cent demandés par Boeing dans sa plainte déposée au printemps.

«La relation des États-Unis avec le Canada est importante, mais même nos plus proches alliés doivent suivre les règles», a souligné le secrétaire américain au Commerce, Wilbur Ross, dans un communiqué.

Washington dit en être venu à la conclusion que les aides gouvernementales du Québec, du Canada ainsi que du Royaume-Uni octroyées à Bombardier totalisent 219,63 pour cent, soit le taux préliminaire décrété.

Pour Bombardier (TSX:BBD.B), l’ampleur des mesures punitives est «absurde» et «déconnectée de la réalité du financement d’avions».

«Boeing n’a pas compétitionné sur l’entente de Delta, alors c’est difficile pour eux de prouver qu’ils ont eu un dommage. Nous sommes très confiants que dans la suite des choses, en allant vers la décision finale, les faits vont être de notre côté», a déclaré le porte-parole de Bombardier Olivier Marcil, mardi soir en mêlée de presse.

M. Marcil a ajouté qu’il s’agit d’une décision préliminaire et que le «fond du dossier» n’a pas encore été abordé.

«Ce résultat démontre ce que nous disons depuis des mois: les lois américaines du commerce n’ont jamais été conçues pour être appliquées de cette manière et Boeing tente d’utiliser un processus biaisé pour étouffer la concurrence», a fait valoir l’avionneur par communiqué.

Dans sa plainte, Boeing (NYSE:BA) alléguait que ce sont les aides gouvernementales octroyées à Bombardier — comme l’injection de 1 milliard $ US dans la CSeries par le gouvernement du Québec — qui ont permis à l’entreprise d’offrir de généreux rabais à Delta Air Lines. C’est ainsi que Bombardier aurait pu décrocher l’importante commande pour 75 appareils CS100 l’an dernier.

«Les règles du commerce mondial fonctionnent seulement quand tout le monde respecte les lois en vigueur afin d’assurer la saine concurrence», s’est félicité Boeing.

En dépit des mesures punitives, il n’y aura pas d’impact immédiat pour Bombardier, étant donné que les premières livraisons destinées au transporteur aérien d’Atlanta ne doivent débuter qu’au printemps 2018.

D’ici là, les autorités américaines devront rendre une décision finale sur le fond, probablement en 2018, afin de déterminer si la commande de Delta a bel et bien porté atteinte aux affaires de Boeing.

Néanmoins, Richard Aboulafia, de la firme américaine Teal Group, a qualifié «d’excessive» la décision du département du Commerce, affirmant qu’elle risquait d’endommager davantage les relations commerciales canado-américaines.

«La Commission du commerce international des États-Unis doit montrer qu’elle peut faire le travail et analyser correctement la décision du département, a dit l’analyste au cours d’un entretien téléphonique. Si elle ne fait pas ses devoirs, cela politiserait un litige commercial déjà sensible.»

L’administration Trump devrait maintenant indiquer le 4 octobre de quelle façon elle répondra à la demande de Boeing d’imposer un droit antidumping de 79,82 pour cent.

Cette dispute commerciale avait déjà eu des ramifications politiques, puisque le gouvernement Trudeau a clairement laissé entendre qu’il pourrait abandonner son plan d’acheter 18 avions de combat Super Hornet, construits par Boeing, pour plusieurs milliards de dollars.

Fusion ferroviaire

Entre-temps, de l’autre côté de l’Atlantique, Alstom et Siemens ont confirmé mardi le regroupement de leurs activités de matériel roulant, laissant Bombardier en plan.

Ce nouveau géant franco-allemand de 62 300 employés présent dans plus de 30 pays devrait générer des revenus de 18 milliards $ US — soit deux fois plus que le chiffre d’affaires réalisé par la division ferroviaire de la société québécoise.

Cette fusion risque de nuire à Bombardier Transport — qui aurait entretenu des pourparlers avec Siemens plus tôt cette année — au moment où l’industrie ferroviaire se consolide afin de rivaliser avec la société d’État chinoise CRRC, qui accroît ses parts de marché mondiales.

En dépit d’éventuelles répercussions négatives, des analystes ont estimé que Bombardier Transport, dont le siège social se trouve à Berlin, pourrait être capable de continuer à tirer son épingle du jeu.

Walter Spracklin, de RBC Marchés des capitaux, a rappelé que la multinationale québécoise devrait demeurer un joueur important dans des marchés en croissance.

«Une modernisation des infrastructures dans les pays développés ainsi qu’une urbanisation rapide (….) devraient stimuler la demande à notre avis», écrit l’analyste dans une note.

Cameron Doerksen, de la Financière Banque Nationale, a quant à lui souligné que Bombardier Transport serait le troisième joueur en importance en Europe en plus de jouir d’une forte présence en France, en Allemagne et au Royaume-Uni.

Selon lui, un mariage entre Bombardier Transport et Siemens aurait notamment forcé l’entreprise québécoise à céder le contrôle de ses activités de signalisation.

«Compte tenu de la nature cyclique des activités du secteur aéronautique, il est important, à notre avis, que Bombardier conserve le contrôle (de sa division de matériel roulant)», écrit l’analyste.

La Caisse de dépôt et placement du Québec, qui détient 30 pour cent de Bombardier Transport, n’a pas voulu commenter la fusion entre Alstom et Siemens, mais a réitéré sa confiance à l’endroit de la société québécoise.

Malgré les défis et la concurrence accrue, Bombardier Transport demeure une «entreprise rentable» avec un «profil de croissance intéressant», a indiqué un porte-parole du bas de laine des Québécois, Maxime Chagnon.

Ces nouvelles n’ont pas empêché l’action de Bombardier de prendre plus de six pour cent à la Bourse de Toronto pour clôturer à 2,27 $. Cela s’explique par la publication d’un article affirmant que l’entreprise serait sur le point de décrocher des commandes d’avions commerciaux en Chine.

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La dispute commerciale entre Boeing et Bombardier en quelques dates:

— 27 avril: Le géant de Chicago demande au département américain du Commerce et à la Commission du commerce international des États-Unis (ITC) d’agir contre les pratiques d’affaires de Bombardier.

— 18 mai: Le département du Commerce confirme le début d’une enquête. Aussitôt, Ottawa réplique et remet en question ses approvisionnements militaires liés à Boeing, comme les nouveaux avions de combat Super Hornet.

— 9 juin: L’ITC donne son feu vert afin que Washington poursuive son enquête sur les ventes de CSeries au sud de la frontière.

— 28 juin: À la demande de Boeing, le département du Commerce accepte de retarder de deux mois, soit jusqu’au 25 septembre, le dévoilement de sa décision préliminaire sur d’éventuels droits punitifs.

— 4 septembre: Le président de la division internationale de Boeing, Marc Allen, affirme que le géant américain n’a aucune intention de faire marche arrière et retirer sa plainte contre Bombardier.

— 5 septembre: En discutant au téléphone avec le président américain Donald Trump, la première ministre britannique Theresa May plaide en faveur de l’avionneur québécois, qui compte plus de 4000 employés à Belfast, en Irlande du Nord.

— 13 septembre: Manifestation au centre-ville de Montréal de centaines de syndiqués du secteur aéronautique pour dénoncer la démarche de Boeing.

— 26 septembre: Le département du Commerce annonce l’imposition de droits compensatoires préliminaires d’environ 220 pour cent sur la CSeries.

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