MONTRÉAL — «Un jour, j’étais en train de faire un boulot dans une douche et un collègue est entré dans la douche avec moi, il m’a accotée dans le fond et m’a tenu des propos assez désobligeants, des insinuations», raconte la secrétaire générale de la CSN-Construction, Emmanuelle-Cynthia Foisy, charpentière-menuisière qui a oeuvré sur les chantiers durant plus de 16 ans.

La syndicaliste, aujourd’hui responsable du dossier de la condition féminine dans son syndicat, dit «s’être poussée» pour sortir de sa fâcheuse position, mais n’a jamais porté plainte.

«Je ne pense même pas en avoir parlé à personne parce que je ne réalisais pas ce qui m’arrivait», a-t-elle avoué candidement lors d’un entretien avec La Presse canadienne à l’occasion du lancement, vendredi, de la Ligne relais-construction de la Commission de la construction du Québec (CCQ), une ligne d’appel qui vise à soutenir les victimes d’inconduites, de harcèlement ou d’intimidation à caractère sexuel sur les chantiers.

«J’avais tendance à le banaliser, mais aujourd’hui je me rends bien compte que ce n’était pas correct de banaliser comme ça», lance-t-elle.

«J’ai passé au travers parce que j’ai foncé. J’aimais mon métier. Et je voulais construire. Je voulais en faire mon métier à vie», affirme-t-elle avec détermination.

Le fait de ne pas dénoncer est une constante, surtout dans une industrie où l’emploi est précaire, fait valoir le président de la CSN-Construction, Pierre Brassard.

«Mettez-vous dans la peau d’une femme dans l’industrie de la construction. Qu’est-ce qui la pousserait à dénoncer une situation entre copains de travail ou entre une travailleuse et son employeur? Tant qu’elles auront l’impression que c’est leur gagne-pain qu’elles mettent à risque en dénonçant, il n’y aura pas beaucoup de dénonciations», dit-il.

Tant le président de la CSN-Construction que son vis-à-vis Yves Ouellet, directeur général de la FTQ-Construction, sont formels: ils n’ont pas constaté d’augmentation du nombre de griefs ou de plaintes à caractère sexuel depuis la vague de dénonciations lancée ces dernières semaines sur la place publique.

«Je n’ai pas plus d’appels que j’en avais, mais c’est parce que ça fait longtemps qu’on traite le problème chez nous», explique M. Ouellet en faisant référence à différents outils et formations qui visent le milieu de la construction.

Mais il y a aussi l’argument-massue de la précarité évoqué par Pierre Brassard: «Tant que les employeurs vont avoir la possibilité d’enrayer le problème en mettant le monde à pied, les travailleuses vont toujours être craintives de dénoncer une situation.»

Hausse des plaintes

De toute évidence, cependant, les plaignantes ont tout simplement décidé de ne pas passer par la voie syndicale parce qu’il y a bel et bien une augmentation du nombre de plaintes reçues à la CCQ et les grandes associations patronales disent aussi avoir constaté une hausse des interrogations provenant de leurs membres sur la manière de gérer de telles situations.

La présidente-directrice générale de la CCQ, Diane Lemieux, confirme avoir reçu quelques dizaines de plaintes récemment, dont quelques-unes «assez costaudes», selon son expression.

«Ce qu’on m’a décrit, c’est un peu ce qu’on a décrit dans l’ouragan social dont on parle: des comportements inappropriés, de l’inconduite sexuelle, un climat franchement désagréable», raconte Mme Lemieux.

C’est à la suite de ce mouvement que la CCQ a lancé l’initiative en collaboration avec les associations patronales et syndicales de la construction.

Samuel Harvey, qui est chef de service au département des relations de travail à l’Association de la construction du Québec (ACQ), affirme clairement qu’il y a eu une hausse des appels de membres «avec les événements des dernières semaines».

«Il y a des situations d’inconduite sexuelle, de harcèlement sexuel qui commencent à être soulevées et ça se discute», raconte-t-il, précisant toutefois que l’ACQ s’est donné depuis longtemps des outils pour ses membres, dont un guide sur l’intégration des femmes dans l’industrie de la construction et les moyens de les retenir et d’assurer leur épanouissement. L’Association a également une équipe de conseiller qui sont formés pour guider les membres dans «des situations non seulement de harcèlement sexuel, mais aussi de harcèlement en général».

Patronnes intimidées

De son côté, le vice-président aux communications de l’Association des professionnels de la construction et de l’habitation du Québec (APCHQ), François-William Simard, parle aussi d’une augmentation du nombre d’appels de ses membres reliés à la vague de dénonciations, mais il met en lumière un aspect qui démontre clairement que les relations de pouvoir entre hommes et femmes peuvent parfois déclasser la relation patron-employé.

«Ce n’est pas qu’une question d’avoir un lien d’autorité ou non; il y a également des femmes entrepreneures qui ont été victimes d’intimidation non seulement dans les dernières semaines, mais dans les derniers mois, les dernières années», signale-t-il.

Il précise que ces situations d’intimidation impliquent souvent des employés, mais aussi d’autres entrepreneurs concurrents de la gent masculine.

Il note toutefois que la démarche présentée par la CCQ vise d’abord et avec raison les travailleuses: «Si une employée, par exemple, a été victime d’intimidation, mais elle ne veut pas dénoncer et elle ne sait pas comment gérer ça, l’employeur peut nous appeler et on va pouvoir l’aider.»

Il explique que l’APCHQ fournit à ses membres depuis plusieurs années des outils — dont certains traitent spécifiquement de harcèlement sexuel — qui visent une meilleure gestion des équipes mixtes.

«Nos membres veulent être accompagnés dans la gestion de ces situations. Parfois on n’a pas d’autre recours que de leur dire d’appeler la police», reconnaît M. Simard.

L’équipe de la CCQ qui reçoit les appels a d’ailleurs comme mandat d’encourager les travailleuses qui ont été victimes de gestes de nature criminelle à porter plainte à la police.

La Commission a également conclu des ententes avec des organismes offrant des services plus spécialisés, comme de l’aide psychologique.

Se faire respecter

Emmanuelle-Cynthia Foisy tient toutefois à préciser que, bien qu’elle ait vécu l’intimidation sexuelle, le milieu l’a généralement bien traitée: «Quand j’ai commencé, ç’a été difficile parce qu’il fallait que je fasse ma place. Mais j’avais vraiment l’appui de mon employeur.»

Avec le temps, lorsqu’elle a changé d’employeur, «ma place était déjà faite. On me respectait», dit-elle, ajoutant avoir vécu le phénomène inverse.

«J’ai travaillé pour d’autres employeurs et je me souviens qu’il y avait des gars qui passaient constamment en me posant la question: es-tu correcte? Personne t’a harcelée? C’est eux qui en étaient quasiment harcelant!» laisse-t-elle tomber en riant de bon coeur.

N’empêche que c’est le sort des femmes dans l’industrie qui a mené à son engagement syndical à la suite du premier Forum des femmes à la CSN-Construction en 2012.

«J’ai écouté les femmes parler et c’est à ce moment que j’ai réalisé les choses qui m’étaient arrivées. Je ne le comprenais pas nécessairement auparavant. J’ai trouvé ça épouvantable. C’est comme ça que j’ai commencé à m’impliquer.»

Quelque 2400 femmes oeuvrent dans le domaine de la construction, soit un peu moins de deux pour cent de l’ensemble de la main-d’oeuvre du secteur.

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