MONTRÉAL — L’effort de plus en plus grand exigé des enseignants et la gestion du réseau scolaire selon une approche axée sur la performance ont un coût élevé tant sur la santé mentale des professeurs que sur l’enseignement offert aux élèves et, en bout de ligne, sur les finances de tout le réseau.

Réunis à Montréal, mercredi, quelque 300 délégués de la Fédération autonome de l’enseignement (FAE) se sont penchés sur les moyens à mettre en oeuvre pour mieux protéger leurs membres et les soutenir.

La FAE, qui représente quelque 34 000 enseignants, souligne que 38 000 jours de calendrier ont été pris pour des absences en raison de problèmes de nature psychologique en 2016-2017 par des enseignants qui sont en arrêt de travail depuis plus de deux ans dans les 10 commissions scolaires qu’elle représente. Les données de la FAE indiquent que 43 pour cent de ces absences sont attribuables à des causes psychologiques telles que l’épuisement professionnel, la détresse ou la dépression.

Il est permis de soupçonner qu’il s’agit de la pointe de l’iceberg, puisque le Québec compte 72 commissions scolaires.

«Pour la seule année 2016-2017, les 10 commissions scolaires dans lesquelles nous sommes présents ont versé, en salaires de remplacement, 12,8 millions $ pour remplacer les profs qui étaient absents en invalidité longue durée de plus de deux ans», raconte le président de la FAE, Sylvain Mallette.

Les délégués présents à la rencontre ont notamment pu entendre en début de journée deux chercheurs qui ont analysé la nature de l’environnement de travail et les causes de la détresse psychologique qui entraîne des absences de longue durée.

Les travaux de la sociologue Marie-France Maranda et du professeur Simon Viviers font état de la culture du «trop» et du «manque», soit trop d’élèves dans les classes, trop d’élèves présentant des difficultés diverses et trop d’exigences individualisées alors que parallèlement, les enseignants manquent de ressources, manquent de reconnaissance et manquent de soutien politique.

«J’étais le père pour mes élèves»

«Ça n’a jamais été facile, mais là, ça atteint un niveau de difficulté supplémentaire parce que les parents qui sont là manquent de ressources financières et nous, on manque de ressources dans les écoles. Des parents qui n’ont même pas à manger pour eux-mêmes ou à peine, j’ai ai vu et je ne voyais pas ça en début de carrière», raconte Brigitte Bienvenue, qui enseigne depuis 31 ans à la maternelle de l’école Alphonse-Pesant à Montréal.

«Voir des profs pleurer (…) parce qu’on se dit: comment vais-je parvenir à combler ce manque dont mes élèves ont besoin? Il y a les larmes et il y a des gens qui vont nous dire en douce qu’ils sont temporairement sur des médications qui les aident à mieux dormir», ajoute-t-elle, en soulignant qu’il n’est guère évident de combler à la fois les attentes du travail d’enseignant, des parents, des enfants et de la vie personnelle.

Des phénomènes en croissance viennent s’ajouter à ces conditions, notamment le fait que les enseignants se sentent de plus en plus appelés à s’engager dans une relation d’aide sociale qui va bien au-delà du travail d’enseignant, et ce, dans le but de combler des manques éducatifs, mais aussi sociaux et organisationnels.

«Quand j’ai commencé ma carrière, j’étais littéralement le père pour 12 de mes 16 élèves en adaptation, parce qu’eux autres, papa était parti ou il était mort», raconte pour sa part Jean-Philippe Viau, qui enseigne en 6e année à l’école Sainte-Catherine-Labouré de Ville LaSalle.

Pendant ce temps, selon les chercheurs, la philosophie de gestion tourne autour d’un discours positif visant à mousser l’enthousiasme et la résilience face à l’adversité, et qui interprète les situations de surcharge comme un problème personnel de l’enseignant incapable de gérer son temps de travail et son désenchantement comme étant un manque de vocation pour l’enseignement.

Nouveaux vocabulaires

Les deux chercheurs soulignent que s’ajoutent à cette philosophie de gestion de fortes pressions de performance, où l’élève et le parent sont désormais des clients et où la performance de l’enseignant est jugée selon la réussite de ses élèves.

Élise Bourbeau, qui enseigne les mathématiques à l’école secondaire Père-Marquette de Montréal, explique que cette philosophie de gestion s’accompagne d’une foule de nouvelles expressions qui se sont multipliées au cours de ses 12 années dans la profession: «La « modification de notes », ça n’existait pas quand j’ai commencé. Ça s’applique à un élève en difficulté qui est intégré dans nos classes. Puisqu’il ne peut pas atteindre les niveaux exigés par le cours, on doit modifier notre évaluation à la baisse pour essayer de le faire réussir.»

Elle qui est entrée dans le réseau au moment de l’implantation de la réforme du renouveau pédagogique constate que la réforme est, dans les faits, un processus en continu: «À toutes les années, ils réalisent que, oups, il y a quelque chose qui ne marche pas. Et là, ils envoient des nouveaux mots, des nouveaux concepts, des mini-réformes, constamment à chaque année… et le message change à chaque nouveau ministre.»

Les enseignants notent que toute cette pression a aussi un impact sur la qualité de l’enseignement et la relation avec les élèves.

«Nous sommes des modèles pour ces enfants, fait valoir Mme Bourbeau. Les élèves ne sont pas bêtes: ils voient, ils sentent, ils comprennent que l’école manque de moyens.

«Ils peuvent voir que leur prof, une certaine journée, est désengagé et ça peut les affecter parce qu’eux, ce qu’ils veulent, ce sont des profs qui ont de l’énergie, qui sont là pour les aider, pour trouver des solutions à leurs difficultés», ajoute-t-elle.

Les chercheurs Maranda et Viviers notent également que la profession est soumise à une précarisation grandissante, alors que le nombre de salariés temporaires dépasse celui des permanents depuis quelques années, ce qui témoigne d’un recours très important à la suppléance qui a aussi un impact très clair sur les élèves.

«Quand le prof part, ça fait une coupure et, la plupart du temps, tu peux avoir un, deux, trois, 12 ou 15 suppléants différents le temps qu’ils trouvent quelqu’un pour remplacer la personne en invalidité, explique Jean-Philippe Viau. Ça crée de l’instabilité, la cohorte devient désorganisée et il n’y a plus de lien avec la personne qui va rester jusqu’à la fin de l’année.»

On pourrait croire que les enseignants qui font de la suppléance voudraient échapper à cette précarité, mais il n’en est rien, bien au contraire, affirme Élise Bourbeau: «Prenez la prof qui quitte en congé de maladie parce que sa tâche est trop lourde — trop de groupes, trop d’élèves, trop de difficultés, trop de matières différentes à enseigner. Le prof qui vient la remplacer ne veut pas prendre ce contrat. Il veut simplement remplacer temporairement parce qu’il ne veut pas s’engager dans ça; il n’y a personne, même les suppléants, qui veut s’embarquer dans des tâches comme ça.»

«Ça n’allait vraiment pas»

Les chercheurs soulignent que l’employeur, dans son discours enthousiaste, mise énormément sur le sens du devoir des enseignants. Le fait que plusieurs d’entre eux paient régulièrement de leur poche des fournitures qui les aideront à enseigner est une pratique bien connue et souvent rapportée.

André (nom fictif) enseigne depuis cinq ans à une clientèle lourdement handicapée dans une école spécialisée. Il avoue que les ressources sont largement insuffisantes et que la situation n’a pas tendance à s’améliorer avec le temps.

«L’an dernier on a perdu trois enseignants… À chaque année on perd deux ou trois enseignants à cause d’une charge de travail trop lourde ou à cause de maladie, physique et psychologique», explique-t-il.

Au point où, malgré son arrivée assez récente, il est déjà parmi ceux ayant le plus d’ancienneté dans ce milieu où les exigences déjà lourdes de l’enseignement sont multipliées par la complexité de la clientèle.

Il ne cache pas qu’il a songé à quitter lui aussi: «J’y ai pensé l’année dernière. J’étais rendu au mois de mai et ça n’allait vraiment pas.»

Cependant, c’est l’entraide qui lui a permis de tenir le fort: «J’ai parlé à des collègues. (…) Je leur ai fait promettre que si jamais ils voyaient un changement de ma part envers mes élèves, de me le dire et je serais allé chez le médecin.

«Si ce n’était pas de l’équipe, si ce n’était pas des élèves que je vois à tous les jours, je serais parti. Mais je ne voulais pas. Je me sentais responsable», conclut-il, confirmant du même coup qu’il est atteint comme tant d’autres de ce virus incurable: la vocation.

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