Getty Images L’hiver dernier, le Canada a connu une vague d’entrées clandestines. Cette femme et son fils, originaires de Turquie, ont traversé illégalement la frontière à Hemmingford, dans le sud du Québec, dans l’espoir d’obtenir le statut de réfugié.

Les débats sur l’immigration ne manquent pas. La montée de l’extrême droite 
en Europe, la révocation du statut temporaire de milliers de réfugiés aux 
États-Unis par l’administration Trump et, au Québec, l’adoption de la loi sur
la neutralité religieuse alimentent les discussions publiques sur les nouveaux
arrivants. Encore samedi, une manifestation a opposé des groupes identitaires
 de droite à des militants antifascistes à Québec. Mais si notre perception des 
immigrants est parfois négative, qu’en est-il de leurs apports positifs? Métro a tenté d’en savoir plus à ce sujet et, du même coup, de déboulonner quelques mythes.

Une économie forte
Tout d’abord, il est faux de prétendre que les immigrants viennent «voler» les emplois qui pourraient être occupés par des Canadiens dits «de souche». «Il n’y a pas de voleurs de jobs là-dedans. Les immigrants viennent occuper les postes vacants. Les travaux montrent que les immigrants viennent créer des emplois», a indiqué à Métro Victor Piché, chercheur associé à la Chaire Hans et Tamar Oppenheimer en droit international public de l’Université McGill.

Par ailleurs, dans les régions éloignées qui connaissent une décroissance économique et démographique, l’immigration pourrait à long terme maintenir en vie un secteur clé de l’économie et permettre ainsi «aux natifs de garder leur poste», a soutenu l’expert.

S’il est vrai que l’arrivée, par exemple, de personnes âgées immigrantes peut occasionner des coûts importants pour la société d’accueil, Rachad Antonius, professeur au département de sociologie de l’Université du Québec à Montréal (UQAM), a souligné qu’«il faut voir l’effet global». «Ces gens-là ont un effet positif, car ils arrivent avec des capitaux. Ils contribuent aussi de mille façons à l’économie familiale», notamment en prenant soin des enfants qui intégreront éventuellement le marché de l’emploi et qui feront tourner l’économie canadienne.

Toutefois, si l’immigration a un potentiel économique énorme, celui-ci est limité par les obstacles que doivent affronter les immigrants canadiens sur le marché du travail, déplore Marie-Thérèse Chicha, professeure et titulaire de la Chaire en relations ethniques de l’Université de Montréal.

«Tout reprocher aux immigrants, c’est un moyen de nier nos propres ambiguïtés et nos propres faiblesses.» –Rachad Antonius, professeur
au département de sociologie de l’UQAM

Ainsi, selon Mme Chicha, la non-reconnaissance des diplômes des immigrants est une perte pour la société d’accueil. «Si les diplômes des immigrants ne sont pas reconnus, ça limite les bénéfices de l’immigration», a-t-elle déclaré, donnant l’exemple d’un médecin de formation forcé de travailler dans un magasin.

Les stéréotypes sur le marché du travail sont également très forts, a dénoncé Mme Chicha. «Des employés qui demandent à d’autres employés immigrants s’ils battent leur femme, c’est quelque chose que j’ai déjà vu», a-t-elle confié à Métro. Selon la professeure, certains employeurs vont jusqu’à refuser systématiquement toute personne immigrante dans leur processus d’embauche, «alors que [ces immigrants] sont sans doute très qualifiés» pour le poste à pourvoir. «Ce sont des personnes qui ont beaucoup de motivation et de courage et qui peuvent apporter beaucoup à notre société», a-t-elle ajouté.

Une tradition identitaire
Le Canada accueille plus de 250 000 immigrants par année, parmi lesquels environ 50 000 s’établissent au Québec. Ainsi, environ un Canadien sur cinq est né à l’étranger. «Sur le plan démographique, le nombre d’immigrants est tel que si on enlevait tous les immigrants, le poids politique du Canada à l’étranger serait beaucoup plus faible», a avancé Rachad Antonius.

Historiquement, les vagues mi-gratoires, en particulier les arrivées massives de réfugiés, ont toujours causé «des craintes» au Canada. «Et on a toujours été gagnants», au bout du compte, d’accueillir ces nouveaux venus, estime le professeur de sociologie.

À titre d’exemple, M. Antonius a raconté comment l’arrivée de milliers d’Irlandais, dont plusieurs sont venus s’établir au Québec au milieu du 19e siècle pour fuir la famine dans leur pays d’origine, a fait peur à de nombreux Québécois «parce que les Irlandais ne parlaient pas français». Aujourd’hui, pourtant, «le nombre d’Irlandais dans le mouvement indépendantiste québécois est important. Ils font désormais partie de l’essence de ce qu’est le Québec», a affirmé M. Antonius.

Dans l’ensemble du pays, 4,5 millions de Canadiens sont entièrement ou partiellement de souche irlandaise. Il s’agit du quatrième groupe ethnique en importance au pays.

Une culture diversifiée
«Dans le milieu du théâtre et de la musique, chaque secteur culturel s’est renouvelé grâce à l’arrivée de ces autres cultures», lance Jérôme Pruneau, directeur général de Diversité artistique Montréal. Selon lui, l’immigration a permis d’«apporter des couleurs à notre culture» et de créer de «nouvelles techniques artistiques» dans le milieu de la danse, du théâtre et des arts visuels, entre autres.

«On a tendance à oublier que le Canada s’est bâti sur l’immigration, rappelle M. Pruneau. Elle est le socle de notre pays.» Les Québécois ont également «une alimentation beaucoup plus saine du fait qu’on a intégré des mets provenant d’autres cultures [dans notre assiette]. On mange plus de légumes qu’avant et notre alimentation est plus variée», estime Rachad Antonius.

«Des extrémistes, il y en a dans tous les pays du monde, mais je pense que la grande majorité des Canadiens voient l’immigration comme un facteur qui enrichit notre culture et notre économie.» –Frantz Liautaud, ambassadeur d’Haïti au Canada

L’immigration haïtienne
L’arrivée au pouvoir, en 1957, du dictateur François Duvalier, qui a instauré un régime de répression en Haïti, a forcé des milliers de personnes, en particulier de jeunes professionnels et des familles, à trouver une terre d’asile sûre. Ainsi, dans les années 1960, des milliers d’Haïtiens se sont installés au Québec, où ils ont pu combler un important besoin de main-d’œuvre professionnelle francophone, causé entre autres par des changements majeurs dans le milieu de l’enseignement et de la santé. «Ils ont contribué au développement fulgurant de la société québécoise» sur le plan politique, artistique et communautaire, a affirmé le conseiller municipal de Mont-réal dans le district de Saint-Michel, Frantz Benjamin.

Quand le Québec a voulu «aller chercher de nouveaux professeurs, des ingénieurs et des médecins», les immigrants haïtiens étaient là pour combler cette demande, a affirmé Frantz Liautaud, ambassadeur d’Haïti au Canada. «De nombreux médecins haïtiens ont été décorés de l’Ordre du Canada», la plus haute distinction civile du pays, a-t-il ajouté. Par ailleurs, selon lui, rares sont «les professeurs québécois [formés dans les années 1960] qui n’ont pas eu un professeur haïtien, soit au primaire, au secondaire ou à l’université».

La contribution de la communauté haïtienne au paysage culturel du Québec est tout aussi notable. «N’oublions pas les marchés et les restaurants haïtiens qui font connaître la culture culinaire haïtienne», a écrit, dans un courriel envoyé à Métro, Guerdy Jacques Préval, peintre et écrivain montréalais d’origine haïtienne. «Quand on parle de littérature québécoise, on pense à Dany Laferrière. Il a permis de tisser des liens entre Haïti et le Québec. Il est né en Haïti, mais c’est au Québec qu’il est né comme écrivain», a déclaré Frantz Benjamin, nommant également, parmi tant d’autres, Émile Ollivier, romancier et ancien professeur émérite à l’Université de Montréal.

Alors qu’ils n’étaient que quelques milliers au début des années 1970, près de 150 000 citoyens québécois étaient d’origine haïtienne en 2013.

L’immigration arabe
et musulmane
Les communautés arabes et musulmanes ont contribué à de nombreuses facettes de la société canadienne au cours du dernier siècle. Les Québécois éduqués dans les années 1970 et 1980 «ont presque tous eu un professeur égyptien ou du Proche-Orient», a indiqué Rachad Antonius, rappelant que «beaucoup de professeurs au secondaire sont d’origine égyptienne» ou maghrébine au Canada. Par ailleurs, «si vous allez dans les hôpitaux, vous allez trouver beaucoup de médecins» originaires de l’Égypte, du Liban, de la Syrie ou de l’Irak, a-t-il indiqué.

Saluant au passage l’œuvre de l’écrivain québécois d’origine irakienne Naïm Kattan, qui a d’ailleurs été pendant plusieurs années à la tête du Conseil des arts du Canada, M. Antonius a tenu à rappeler l’apport culturel des communautés arabes et musulmanes «au chapitre de la musique, des arts»… et de la nourriture. «Quel Québécois ne connaît pas les falafels, un mets 
libanais ou le couscous du Maroc?» a-t-il illustré.

L’intégration de la grande majorité de ces immigrants est une réussite, croit Rachad Antonius. «Beaucoup de gens sont venus au Québec parce qu’ils ont rejeté le communautarisme de leur pays et ils se reconnaissent comme citoyens québécois avant tout», a-t-il soutenu.

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