Chris Young Chris Young / La Presse Canadienne

OTTAWA — Lorsque le soleil s’est levé sur 2017, le ministre fédéral des Finances Bill Morneau supervisait les premières étapes d’une reprise économique qui allait générer une croissance largement supérieure aux attentes, créer des emplois à une cadence impressionnante et réduire de plusieurs milliards de dollars ses projections de déficits budgétaires.

Comme les choses peuvent changer en un an.

À l’approche de la période des Fêtes, le grand argentier du premier ministre libéral Justin Trudeau panse aujourd’hui ses plaies, après s’être retrouvé pendant des mois au coeur de diverses controverses qui ont jeté de l’ombre sur les bonnes nouvelles économiques.

Si le ministre Morneau a remporté le vote de la personnalité canadienne du monde des affaires de 2017, réalisé auprès des salles de nouvelles des clients de La Presse canadienne, c’est probablement davantage à cause des manchettes des derniers mois.

Bill Morneau a remporté 50 pour cent du vote, dont le bulletin comptait neuf candidats. Ceux-ci comprenaient notamment sa collègue du ministère des Affaires étrangères, Chrystia Freeland, le chef de la direction de Bombardier, Alain Bellemare, et la proverbiale épine dans le pied de M. Morneau: le propriétaire de petite entreprise.

La période de difficultés de M. Morneau a connu un lent départ, avec le dévoilement discret de son projet de réforme fiscale, au beau milieu de l’été. Dans les semaines suivantes, cependant, plusieurs complaintes se sont fait entendre de la part de propriétaires d’entreprises furieux, de médecins, d’experts en fiscalité et même de simples députés de son propre parti.

Plus tard dans l’automne, le prospère ex-homme d’affaires a été pris d’assaut par diverses questions d’ordre éthique sur la façon dont il gérait ses actifs personnels depuis son accession au poste de ministre des Finances. Plus récemment, des allégations de conflit d’intérêts ont convaincu la commissaire à l’éthique d’ouvrir une enquête formelle sur M. Morneau.

Ses opposants politiques ont joué un grand rôle en exerçant sur lui une certaine pression et en l’alimentant. Celle-ci a atteint son paroxysme à la fin du mois dernier, lorsque le chef conservateur Andrew Scheer a demandé la démission de M. Morneau.

À ce moment, le ministre s’était déjà fait demander s’il regrettait de s’être lancé en politique.

«Absolument pas», avait-il répondu à la sortie d’un événement à Montréal, le 17 octobre.

«Je sais que nous avons toujours des choses à faire et, pour moi, c’est un grand privilège d’avoir l’occasion d’être dans une équipe qui va faire de très importantes choses pour les gens ici, pour le reste du pays. Je voudrais continuer à faire ce travail.»

Les difficultés de M. Morneau dans la deuxième moitié de 2017 ont fait les manchettes pendant des mois, ce qui en a fait un choix évident pour les journalistes économiques qui ont participé au sondage annuel de La Presse canadienne.

«Ça a été une année calamiteuse pour Bill Morneau», a estimé Bill McGuire, directeur des pages de nouvelles et d’opinions du «Guardian» de Charlottetown, à l’Île-du-Prince-Édouard.

«Peut-être qu’un ministre moins compétent aurait été congédié ou aurait remis sa démission il y a des mois. Malgré tout, il reste en contrôle. Il certainement le titre de personnalité de l’année.»

Daniel Tencer, responsable des pages économiques chez Huffington Post Canada, a estimé que M. Morneau symbolisait soit la richesse démesurée et l’excès, ou la lutte contre eux. Tout dépendant de la personne à qui on le demande.

«Certainement, l’opposition au Parlement a tenté de dépeindre Morneau comme un libéral élitiste déconnecté — quelqu’un d’aisé qui tente de cacher sa propre fortune des yeux du public», a observé M. Tencer. «Que ce soit vrai ou pas, Bill Morneau s’est vigoureusement opposé à ce portrait, et malgré tout, cette image semble lui coller à la peau, au moins dans une certaine mesure.»

Matt Goerzen, rédacteur en chef du «Brandon Sun», a noté que les propositions fiscales fédérales étaient devenues une des principales inquiétudes de son lectorat. Le journal a reçu une tonne de commentaires et de lettres de gens furieux, particulièrement de la part d’entreprises locales et du secteur agricole.

«Le ministre Morneau a été dans l’oeil de cet ouragan pendant que l’attention passait de la réforme fiscale aux intérêts personnels de M. Morneau», a écrit M. Goerzen. «Cette histoire, qui n’est pas terminée, a fait couler beaucoup d’encre et utilisé beaucoup de temps d’antenne.»

M. Morneau a commencé à attirer l’attention nationale alors que la grogne se faisait de plus en plus entendre face à la réforme fiscale, à la fin de l’été.

Depuis le début, il avait fait valoir que les changements visaient à injecter une dose de justice dans le système fiscal pour la classe moyenne. L’objectif primaire de la réforme, insistait le ministre, était de cibler les individus les plus fortunés qui ont utilisé l’incorporation de leur petite entreprise pour obtenir un avantage injuste.

Mais dans le climat de mécontentement croissant, M. Morneau a éventuellement été forcé de faire marche arrière et d’abandonner certains éléments de son plan.

Mais pendant ce temps, des questions commençaient à se faire entendre au sujet des affaires personnelles du ministre.

La commissaire fédérale à l’éthique a donné une amende de 200 $ à Bill Morneau pour avoir omis de dévoiler son rôle d’administrateur dans une entreprise privée qui détient une villa en France. Le ministre avait déclaré la propriété de la villa à Mary Dawson, mais en raison de ce que son bureau a qualifié d’erreur administrative, il n’avait pas donné de précision sur la structure de propriété.

Puis, l’attention s’est tournée vers ses actions dans Morneau Shepell, la grande firme de ressources humaines qu’il a mise sur pied avec son père — et où il occupait le poste de président exécutif jusqu’à sa victoire électorale, à l’automne 2015.

La critique s’est intensifiée lorsqu’il a été révélé que le ministre n’avait pas placé sa participation dans Morneau Shepell dans une fiducie sans droit de regard après avoir été nommé au cabinet — une décision qui, selon M. Morneau, avait été prise après avoir consulté Mme Dawson.

La commissaire à l’éthique lui avait indiqué en 2015 qu’il n’avait pas besoin de se départir de ses actions ou de les placer dans une fiducie sans droit de regard parce qu’elles étaient détenues indirectement dans une société à numéro. Mme Dawson lui a plutôt recommandé de mettre en place un écran de conflits d’intérêts pour s’assurer qu’il ne soit pas impliqué dans les discussions ou les décisions qui pourraient profiter à Morneau Shepell.

En réaction à cette controverse, Bill Morneau a vendu le reste de ses actions dans Morneau Shepell, qui valaient environ 21 millions $. Il a donné à des oeuvres de charité la différence entre leur valeur au moment de la vente et leur valeur en 2015, lors de son élection — estimée à environ 5 millions $ — et promis de placer ses autres actifs dans une fiducie sans droit de regard.

Puis sont venues les allégations de conflit d’intérêt par rapport à un projet de loi sur les régimes de retraite, qu’a piloté par M. Morneau. Certains opposants soutiennent que cette réforme bénéficierait à l’ancienne firme de M. Morneau.

M. Morneau a nié être en conflit d’intérêts, mais la commissaire Dawson a ouvert une enquête formelle à ce sujet.

Mais Bill Morneau n’était pas encore au bout de ses peines. Les conservateurs ont ouvert une nouvelle ligne de front, en l’accusant de liquider ses actions de Morneau Shepell à la fin de 2015, une semaine avant qu’il fasse passer une nouvelle réglementation qui a fait chuter la valeur de ses actions d’un demi-million de dollars.

Piqué au vif, le ministre des Finances — bien conscient de l’ironie voulant que les mêmes personnes qui l’accusaient de détenir des actions le pourchassaient désormais pour les avoir vendues — a fulminé contre les insinuations de délit d’initié et a menacé de poursuivre toute personne qui les répéterait sans être protégée par le privilège parlementaire.

«Je pense avoir une bonne idée de la raison pour laquelle les membres de l’opposition cherchent à créer des théories du complot sorties de nulle part», avait clamé M. Morneau pendant la période des questions.

«Je pense que leur objectif est de détourner le regard des Canadiens de ce qu’ils ne veulent pas qu’ils comprennent, que les politiques que nous avons mises en place font une différence énorme pour les familles canadiennes.»

Quelques jours plus tard, Andrew Scheer a réclamé la démission de Bill Morneau, puis a demandé au premier ministre Trudeau de renvoyer son ministre soulignant qu’il a démontré un «irrespect scandaleux» envers les Canadiens.

Justin Trudeau est toutefois resté fidèle à son homme.

«Les inventions et les attaques personnelles, les lynchages publics, le tout caché derrière les privilèges parlementaires, ce n’est pas ce à quoi les Canadiens s’attendent de cet endroit», avait alors mentionné M. Trudeau.

Pendant combien de temps encore maintiendra-t-il sa confiance envers son ministre?

«Il est évident que l’avenir politique de Morneau est incertain», a affirmé Daniel Tencer.

«Si les libéraux parviennent à reprendre le contrôle du discours pour vendre au public la réforme fiscale comme étant un succès, alors je pense que Morneau sera en poste pour quelque temps encore à titre de ministre des Finances.»

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