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Interrompre les chauffe-eau des Québécois pendant trois heures pourrait faire économiser des millions de dollars à Hydro-Québec, mais la Santé publique freine le projet à cause des risques de pneumonies.

Depuis plus de trois ans, Hydro-Québec planche sur un projet pilote qui consisterait à interrompre à distance les chauffe-eau déjà chauds durant les heures de pointe hivernales et les rallumer graduellement par la suite. Dans un premier temps, la cible est de 100 000 ménages participants.

L’opération, qui se ferait pendant une dizaine de jours en janvier et février, permettrait à Hydro-Québec d’économiser près de 100$ par ménage participant. Ce montant pourrait être multiplié par cinq d’ici cinq ans à cause des coûts de l’énergie aux heures de pointe. Quand Hydro-Québec aura atteint 500 000 participants, cela équivaudra à des économies de 450MW, soit l’intensité de sa 23e plus grosse centrale, celle de Brisay.

Pour comprendre d’où viennent ces économies, il faut comprendre le mode de fonctionnement des barrages de la société d’État. Comme l’électricité n’est pas stockable pendant les phases de transport et de distribution, l’électricité doit être fournie en temps réel.  Ainsi, une bonne partie des barrages ne sert qu’à fournir de l’électricité pendant les pics de consommation en hiver. «Environ 20% de la capacité de pointe d’Hydro-Québec ne sert que 5% du temps», illustre Pierre-Olivier Pineau, titulaire de la Chaire de gestion du domaine de l’énergie à HEC Montréal.

Pour réduire l’intensité des pics de consommation, Hydro-Québec cherche à étaler de façon plus harmonieuse dans la journée les besoins en électricité. Elle aimerait donc à terme pouvoir fermer environ 17% des chauffe-eau québécois après les douches du matin et du soir et les rallumer à un moment où les besoins en énergie sont moindres, c’est-à-dire, en fin de matinée et en fin de soirée. Les risques de manquer d’eau chaude sont faibles.

«Le programme des chauffe-eau permettrait des gains en efficacité énergétique très importants dans un contexte hivernal où l’électricité coûte plus cher. C’est du gagnant-gagnant pour tout le monde», explique le porte-parole d’Hydro-Québec, Marc-Antoine Pouliot. Ce dernier a d’ailleurs testé avec succès un chauffe-eau interruptible il y a trois ans, comme 400 employés de la société d’État.

Ce projet d’interruption des chauffe-eau pourrait permettre d’éviter jusqu’à 200M$ d’importations d’électricité de l’étranger pendant les hivers froids. Les participants pourraient en échange recevoir une compensation financière d’environ 50$, même si une étude d’HEC Montréal montre que 52% d’entre eux seraient ouverts à le faire gratuitement.

Risque de propagation de legionella
La Santé publique s’oppose toutefois à ce projet d’Hydro-Québec. Selon elle, fermer les chauffe-eau de trois à quatre heures par jour pourrait favoriser la propagation de la legionella. Cette bactérie entraine environ 80 cas de légionellose chaque année, dont de 10% à 20% s’avèrent mortels. La bactérie serait déjà présente dans 30% des appareils au Québec, selon des données de la Santé publique. Elle prolifère dans l’eau entre 35 et 40°C, donc essentiellement dans le fond des chauffe-eau. La population peut y être exposée pendant la prise de la douche, notamment quand le chauffe-eau se vide complètement.

Une étude commandée par Hydro-Québec évalue à moins d’un cas supplémentaire de pneumonie par an, si l’on procède au débranchement de 500 000 chauffe-eau durant l’année. Si Hydro-Québec juge ce risque marginal, pour la Santé publique, c’est déjà trop.

«On est en accord avec le programme d’Hydro-Québec, mais le problème de croissance de la legionella dans les chauffe-eau devrait tout d’abord être corrigé avant sa mise en place, explique le conseiller scientifique à l’Institut national de Santé publique du Québec (INSPQ), Denis Gauvin. Comme il y a beaucoup d’incertitudes, liées notamment à la croissance des bactéries, à leurs risques d’infectiosité et [au fait] qu’on comprend mal pourquoi certaines personnes développent une maladie et pas d’autres alors que tout le monde y est exposé de façon régulière, on préconise le principe de prudence.»

Selon l’INSPQ, le problème doit être corrigé à la source par les fabricants de chauffe-eau qui doivent mettre en marché des produits anti-légionelles, étant donné que la technologie existe.

D’après Martin Fassier, qui dirige CaSA, une startup spécialisée dans la gestion de la demande résidentielle, l’INSPQ adopte une position alarmiste. «Oui, il y a des enjeux possibles de santé quand on parle de plomberie. Mais blâmer uniquement les chauffe-eau, c’est passer outre le fait que l’ensemble du réseau, incluant le réseau d’aqueducs et les systèmes de traitement de l’eau, sont en cause», dit-il.

M. Fassier souligne en outre qu’un tel programme de débranchement des chauffe-eau existait depuis 23 ans chez près de 4500 ménages à Sherbrooke, sans qu’aucun problème de santé ne soit identifié, mais que les craintes exprimées par l’INSPQ ont provoqué sa suspension. «C’est déjà grave qu’on risque de se passer d’un outil important de gestion de l’énergie, mais dans le cas de Sherbrooke, c’est carrément de la perte d’acquis», ajoute-t-il.

Face à la décision de la Santé publique, Marc-Antoine Pouliot indique qu’Hydro-Québec est passée «de la déception à la recherche de solutions». La société d’État travaille actuellement avec ses partenaires à la conception d’un chauffe-eau capable d’éliminer la legionella, tout en incorporant le système de commande à distance. Reste à voir si cela n’affectera pas trop la rentabilité du programme.

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