Jordan Strauss/Invision/AP Harvey Weinstein.

MONTRÉAL — La société a franchi un «point de non-retour» avec la vague inédite de dénonciation d’agressions sexuelles, de harcèlement et d’inconduites sexuelles après l’Affaire Harvey Weinstein et les nombreuses révélations concernant des personnalités publiques, qui sont tombées les unes après les autres.

C’est du moins l’avis de la professeure émérite de sociologie de l’Université d’Ottawa Diane Pacom, qui estime que le véritable raz-de-marée social qui a déferlé depuis le début octobre est un «marqueur» qui force les gens à faire une introspection.

«En ce moment, on est tous un peu mal à l’aise, un peu honteux, constate-t-elle. Ça nous ramène à nous-mêmes et nous met en deuil parce qu’on se rend compte qu’on a tous été un peu complices ou victimes de ce phénomène.»

La population est déstabilisée parce que cet «abcès qui existe depuis toujours» a été crevé, a-t-elle déclaré en entrevue avec La Presse canadienne.

Le problème des abus de pouvoir d’hommes sur les femmes «sévit depuis la nuit des temps» et a été occulté, remarque la professeure Pacom. Il a maintenant atteint «ce niveau où les gens se disent: « Tolérance zéro. Il faut agir. C’est inacceptable. »»

La sociologue juge que ce sont les médias sociaux qui ont permis de faire basculer la situation.

«Une femme, en un clic, peut envoyer un message, illustre-t-elle. On l’a vu avec le mouvement #MoiAussi et #MeToo. C’est une possibilité de prendre la parole rapidement, sans entrer dans les détails et de dénoncer. Maintenant, tout le monde a accès à ces nouveaux canaux.»

Ils évitent aux femmes d’employer «des canaux administratifs qui ne finissent plus, où elles sont isolées et quand elles sont à un niveau plus bas de l’échelle sociale, elles se trouvent moins aptes à parler».

Répercussions modestes

Même si la prise de parole a pris beaucoup de place, les répercussions tangibles de ce mouvement social dans les milieux de travail et dans les écoles du Québec semblent toutefois modestes pour le moment.

«Auparavant, les politiques en matière de harcèlement existaient, les gens étaient vaguement au courant, mais maintenant ils veulent savoir ce qu’il y a dans la politique, quelle est la démarche et ce qui est fait en matière de prévention», a constaté Chantal Lamoureux, directrice du développement professionnel à l’Ordre des conseillers en ressources humaines agréés (CRHA).

Des formations plus poussées qui traitent autant de la prévention, du traitement des plaintes et de la mise en oeuvre des recommandations sont en préparation, a-t-elle indiqué. «Il y aura différents niveaux de formation, autant de base, intermédiaire et très avancé, pour être en mesure de gérer des cas de plus en plus complexes», a-t-elle précisé.

L’Ordre des CRHA juge que le mouvement social a permis aux organisations de réviser leurs politiques en matière de harcèlement et affirme avoir réitéré auprès de Québec son souhait que la tenue d’une enquête soit obligatoire à la suite du dépôt d’une plainte.

Le premier ministre Philippe Couillard avait d’ailleurs souhaité en entrevue avec La Presse canadienne que des recours soient mis en place dans les entreprises pour les victimes potentielles et qu’ils soient clairement énoncés afin que la situation cesse.

Les relations d’autorité et de pouvoir ont été souvent mentionnées comme étant l’une des raisons pour lesquelles des victimes se sont abstenues de porter plainte. L’enjeu a notamment été évoqué à l’égard du grand patron du Groupe Juste pour rire, Gilbert Rozon, et du producteur et animateur Éric Salvail.

HEC Montréal, qui forme de futurs gestionnaires, a décliné notre demande d’entrevue. Dans un courriel, sa porte-parole, Marie-Pierre Hamel, a toutefois indiqué que l’école favorise une «culture du respect», sans en faire un «enseignement au sens strict».

Dans l’une des principales écoles de théâtre du Québec, celle du Collège Lionel-Groulx, la porte-parole, Julie Loyer, a également affirmé que l’enjeu des inconduites sexuelles n’est pas spécifiquement abordé dans la formation. «L’école, c’est plus que des cours», a-t-elle soutenu en expliquant qu’il s’agit d’un milieu de vie.

Bien que l’industrie du spectacle ait été la plus touchée par les dénonciations, les étudiants en théâtre de l’établissement n’ont pas manifesté le souhait d’en parler dans les cours, a assuré Mme Loyer.

La mobilisation, clé du changement

La mobilisation est souvent derrière les grands changements qui sont survenus dans l’histoire, a souligné Marcel Martel, professeur d’histoire à l’Université York, à Toronto.

M. Martel, qui est l’auteur d’un livre sur l’évolution des moeurs depuis l’arrivée des premiers Européens au Canada, cite plusieurs exemples: la criminalisation des drogues, la décriminalisation de la marijuana et la criminalisation de l’alcool.

«Malheureusement, les politiciens étaient souvent à la remorque des changements sociaux», dit-il.

L’affaire Harvey Weinstein a été l’élément déclencheur de la vague de dénonciation qui a touché tous les secteurs. Un tel élément qui fait énormément réagir a été souvent observé dans l’histoire, constate-t-il. Ça a notamment été le cas du mouvement en faveur du droit à l’avortement au pays qui a été déclenché par l’ouverture d’une clinique par le docteur Henry Morgentaler à la fin des années 60.

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