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«Madame, monsieur» interdit à Service Canada: l’opposition se moque

Social Development Minister Jean-Yves Duclos speaks to reporters at a Liberal cabinet retreat in Calgary, Alta., Tuesday, Jan. 24, 2017. The federal government is looking for a few good people to help it craft a poverty reduction strategy and is turning to public consultations for ideas. Duclos plans to use the expertise of an advisory committee on poverty to produce a national program that the Liberals are expected to deliver late in their four-year mandate.THE CANADIAN PRESS/Todd Korol Photo: Todd Korol / La Presse canadienne
Mélanie Marquis et Caroline Plante, La Presse canadienne - La Presse Canadienne

OTTAWA — «Monsieur» et «madame» ne sont pas persona non grata dans le dictionnaire des employés de Service Canada, souligne à gros traits le gouvernement, se défendant de vouloir reléguer aux oubliettes ces désignations dans un effort de promotion d’un langage neutre.

Des recommandations gouvernementales entourant l’emploi de ces «termes honorifiques» et l’usage d’un langage neutre ont semé la controverse à Ottawa, mercredi. Et les libéraux ont eu peine à expliquer avec limpidité leurs velléités langagières.

Après une première sortie où il a parlé de l’importance du «respect», le ministre Jean-Yves Duclos s’est présenté de nouveau devant les caméras après la réunion du caucus libéral pour tenter de fournir des explications sur le modus operandi chez Service Canada.

«Quand l’information (sur le genre) est déjà connue, quand la manière de traiter avec respect est déjà connue, cette manière-là doit être utilisée, et si ça passe par monsieur ou madame, c’est tout à fait comme ça que ça va se passer», a-t-il indiqué.

«Si, par contre, les fonctionnaires de Service Canada ne savent pas exactement comment interagir avec les Canadiens, il est respectueux aussi de leur demander», a-t-il enchaîné, sans jamais préciser s’il avait personnellement ordonné à Service Canada de revoir ses pratiques.

Sur le compte Twitter du ministre Duclos, on pouvait lire ceci: «Soyons clairs, Monsieur/Madame continuera à être utilisé par (Service Canada). Nous vérifions simplement comment les gens souhaitent qu’on s’adresse à eux.»

Dans le cadre d’une revue de ses façons d’entrer en contact avec la population, l’organisme fédéral a demandé au personnel de première ligne «d’utiliser un langage neutre au niveau du genre» afin d’éviter «de décrire un préjugé perçu envers un genre ou un sexe».

Cette recommandation figure dans des notes d’allocution pour gestionnaires dont l’existence a d’abord été révélée par Radio-Canada. Le document précise aussi que «mère» et «père» sont «des termes de genre spécifique» et qu’il faudrait plutôt employer «parent».

L’attachée de presse du ministre Duclos, Émilie Gauduchon, a fait valoir que la nécessité de revoir les pratiques est apparue après qu’Ottawa eut été critiqué — et même poursuivi devant les tribunaux — pour son emploi d’un vocabulaire ne tenant pas compte de l’identité de genre.

«Farfelu» et «ridicule»

À son arrivée à la rencontre hebdomadaire du caucus de son parti, mercredi matin, le premier ministre Justin Trudeau ne s’était pas étendu sur le sujet, faisant valoir qu’il venait tout juste de prendre connaissance du reportage et qu’il comptait «regarder ça».

Mais l’histoire s’était déjà répandue comme une traînée de poudre dans les couloirs du parlement, suscitant parfois des railleries, parfois une incompréhension totale, des élus de l’opposition, mercredi matin.

Le député conservateur Alain Rayes a tourné la directive en dérision. «Est-ce qu’on va commencer à penser à enlever la fête des Mères et la fête des Pères? Est-ce que dans toutes les écoles primaires (…) on va enlever le « monsieur, madame » du professeur?», a-t-il lancé.

Le député québécois Rhéal Fortin a abondé dans le même sens. «Ça devient quasiment farfelu», a-t-il soupiré. «J’ai presque envie de vous dire que je suis content de voir qu’ils n’ont pas de plus gros problèmes que ça chez Service Canada», a-t-il ironisé.

Un peu plus tard, pendant la période des questions en Chambre, les députés s’en sont donnés à coeur joie, plusieurs appuyant sur le «monsieur» de la formule «monsieur le président» qu’il est coutume d’employer au début de chaque question.

Avant le début de la séance, le chef conservateur Andrew Scheer avait fait un détour devant les caméras pour qualifier de «ridicule» cette situation. «Justin Trudeau divise. On s’attend à mieux d’un premier ministre», a-t-il lâché.

Il en a profité pour ramener sur le tapis la «blague» que le premier ministre avait faite en disant préférer le terme «peoplekind» à «mankind» (on avait critiqué Justin Trudeau pour sa langue «inclusive» — le mot «humanité», en anglais, référe directement à l’Homme («man»).

Québec «n’en est pas là»

L’histoire de monsieur et madame a rebondi sur l’autre colline, où le gouvernement du Québec a dit «respecter» le choix de Service Canada d’utiliser un langage neutre, sans pour autant aller jusqu’à exprimer une volonté d’emboîter le pas dans l’immédiat.

«On n’en est pas là pour le moment», a déclaré en mêlée de presse la ministre de la Justice, Stéphanie Vallée.

Elle a ajouté être tout de même «en analyse» des demandes de groupes qui souhaitent que le certificat d’état civil, par exemple, soit neutre, sans aucune mention de «père» ou de «mère».

«Cette situation peut parfois comporter des problématiques pour les familles homosexuelles, alors on est plutôt dans ce chantier-là actuellement. (…) La société doit être plus proactive, doit aussi s’adapter à la nouvelle réalité des familles québécoises», a-t-elle noté.

La députée péquiste Catherine Fournier a fait écho à ce sentiment, évoquant la nécessité, pour les gouvernements, de s’adapter «pour les gens qui souhaiteraient se faire appeler autrement dans les communications gouvernementales lorsqu’ils s’identifient à un genre différent».

De son côté, le chef de la Coalition avenir Québec (CAQ), François Legault, est allé dans une direction opposée: le gouvernement fédéral, a-t-il pesté, va «trop loin» dans son objectif d’inclusion.

Extraits des notes d’allocution fédérales

«Nous vous demandons, personnel de première ligne, d’utiliser un langage neutre au niveau du genre. Ceci évitera de décrire un préjugé perçu envers un genre ou un sexe. Par exemple, les termes « mère » et « père » sont des termes de genre spécifique; le terme correspondant de genre neutre est « parent »»

«L’usage de titres honorifiques dans les interactions avec les clients (monsieur, madame, mademoiselle, etc.) peut également être perçu comme étant genre spécifique (sic) par le client. Les (employés de Service Canada) peuvent s’adresser aux clients par leurs noms au complet et leur demander de quelle façon ils préfèrent que l’on s’adresse à eux.»

Source: «Notes d’allocutions pour les gestionnaires et les chefs d’équipes qui rencontreront leurs employés au sujet de l’usage du langage de genre neutre» — ce document a été envoyé le 19 janvier 2018, selon le bureau du ministre Duclos

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