QUÉBEC — Les vidéos de la soirée de la tuerie de la mosquée de Québec ne pourront pas être diffusées, même pas en partie, a tranché le juge François Huot mercredi midi, en prononçant une ordonnance de non-diffusion.

La mise en ondes des enregistrements compromettrait gravement la bonne administration de la justice et l’intérêt public, a déclaré le juge dans sa décision fort détaillée, rendue oralement pendant environ 45 minutes.

«Le public n’a pas besoin de visionner les images pour se rendre compte de l’ampleur des crimes commis», a-t-il ajouté.

Selon le magistrat, «l’ordonnance portera peu atteinte au droit à la libre expression et à la liberté de presse».

Et cela, car les médias pourront faire des comptes-rendus par écrit ou verbalement de ce qui est montré dans les enregistrements des caméras de surveillance de la mosquée.

«Le public sera dûment informé», estime le juge.

Il a pris soin de noter le «caractère exceptionnel» de l’affaire par son envergure.

«Les intérêts de la présente affaire dépassent largement le cadre de l’embarras, de l’inconfort ou des sensibilités personnelles d’une seule personne ou d’un petit nombre de victimes», a-t-il insisté.

Dans sa décision, il est clair qu’il a tenu compte du risque de traumatisme des proches des victimes, notamment pour les enfants des pères qui ont été tués et pour ceux qui ont déjà vécu un stress post-traumatique.

Le juge a aussi souligné qu’il ne pouvait faire abstraction de l’effet probable de contagion (effet d’entraînement ou ‘copy cat’) qu’entraînerait la diffusion des vidéos. Il a rappelé le témoignage d’experts qui ont dit que le phénomène de glorification du combattant solitaire sera important si on montre le tireur «en pleine action».

Il y voit là un «péril substantiel».

Le président du Centre culturel islamique de Québec, là où se trouve la mosquée, Boufeldja Benabdallah, a dit qu’il était soulagé de savoir que ces images ne seraient pas diffusées, et surtout que les enfants des six hommes assassinés seraient ainsi protégés.

Peu après le jugement, il a précisé qu’il allait sortir de la salle de cour lors de la projection des images. Ce qu’il a fait.

La veuve d’un homme abattu le soir du 29 janvier 2017 a déclaré que cette décision du juge Huot était un «bon début» qui fera en sorte que ses enfants ne verront pas les terribles images.

L’un des hommes qui se trouvaient à l’intérieur de la mosquée ce soir-là, et qui a été blessé, Ahmed Cheddadi, s’est dit lui aussi soulagé. «Moi, c’est sûr que jamais je ne vais regarder ça. Jamais dans ma vie. C’est surtout pour mes enfants», a-t-il dit avec difficulté peu après le jugement, les larmes aux yeux.

La Couronne s’était catégoriquement opposée à la diffusion des vidéos. Elle n’avait toutefois pas demandé une ordonnance de non-publication, ce qui va permettre aux journalistes de relater tout ce qu’ils auront vu.

Un consortium de médias s’est insurgé contre une possible non-diffusion. Ils avaient limité leur demande, spécifiant qu’il n’était pas du tout question de diffuser les images montrant de la «violence crue».

La Couronne avait indiqué son intention de déposer en preuve ces vidéos dans le cadre des représentations sur la peine qui doit être infligée à Alexandre Bissonnette, qui a plaidé coupable à six accusations de meurtre et à six chefs de tentative de meurtre à la fin mars.

Se trouvaient ainsi en opposition le droit du public à l’information et le respect de la dignité des familles et des proches des victimes.

La Couronne a plaidé que de montrer ces vidéos traumatiserait de nouveau les victimes de cette tragédie et pourrait inspirer d’autres à passer à l’acte.

Les médias ont soutenu que les citoyens doivent pouvoir se faire leur propre idée de ce qui s’est passé ce jour-là, surtout dans un contexte où Alexandre Bissonnette peut possiblement écoper de la plus lourde peine de prison jamais infligée au Canada, soit 150 ans. Cette peine est désormais possible en raison de changements apportés au Code criminel en 2011.

Un débat de société va vraisemblablement avoir lieu sur ces changements assez récents et les citoyens doivent savoir ce qui sera à la base de la peine, avait plaidé mardi Jean-François Côté, procureur du groupe de médias.

Me Côté n’a pas annoncé s’il allait en appeler de ce jugement, soulignant qu’il devait d’abord parler à ses clients.

Réaction de la FPJQ
La Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ) se désole de la décision du juge.

Selon elle, il n’appartient pas à un tribunal de déterminer ce qui est d’intérêt public.

De plus, la Fédération juge qu’une telle interdiction porte atteinte à la liberté de la presse et au droit du public à l’information.

Les inquiétudes concernant une possible récupération de ces images par des organisations violentes ou terroristes pour glorifier cette tragédie ne justifient pas qu’on en cache les images, estime la FPJQ.

«On ne combat pas la propagande par la censure», a affirmé le vice-président de la FPJQ, Jean-Thomas Léveillé.

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