David Kawai David Kawai / La Presse Canadienne

DUBAÏ, Émirats arabes unis — L’Arabie saoudite a expulsé lundi l’ambassadeur du Canada et gelé «toute nouvelle affaire» avec le gouvernement canadien, accusé par Riyad d’avoir critiqué l’arrestation par le royaume ultraconservateur de militantes des droits des femmes.

Ce bras de fer aussi soudain qu’inattendu porte le sceau du prince héritier Mohammed ben Salmane. Les récents exploits en politique étrangère du futur leader de l’Arabie saoudite, âgé de 32 ans, incluent la guerre au Yémen, le boycottage du Qatar et la démission surprise du premier ministre libanais Saad Hariri pendant sa visite dans le royaume saoudien. M. Hariri a par la suite annulé sa démission, qui aurait été orchestrée par Riyad, avant de rentrer à Beyrouth.

Selon les analystes, ce conflit entre Riyad et Ottawa démontre que l’Arabie saoudite n’acceptera aucune critique extérieure et continuera à faire preuve de fermeté à l’étranger, d’autant que le royaume jouit de relations plus étroites avec le président américain, Donald Trump.

«Ce message n’est évidemment pas seulement envoyé à Ottawa», a estimé Giorgio Cafiero, qui dirige Gulf State Analytics, un cabinet de conseil en gestion des risques, établi à Washington. «C’est un message adressé aux pays d’Europe et du reste du monde: toute critique à l’égard de l’Arabie saoudite aura des conséquences.»

Le ministère saoudien des Affaires étrangères a sommé l’ambassadeur Dennis Horak de quitter le royaume dans les 24 heures. On ignore si M. Horak se trouvait effectivement en Arabie saoudite au moment de l’annonce, tôt lundi matin. Le gouvernement saoudien avait déjà indiqué dimanche qu’il rappellerait son ambassadeur au Canada. Par ailleurs, Bahreïn et les Émirats arabes unis ont publiquement soutenu l’Arabie saoudite dans ce différend.

«Tout nouveau geste en ce sens du côté canadien sera considéré comme une reconnaissance de notre droit d’intervenir dans les affaires intérieures du Canada», a prévenu le ministère saoudien des Affaires étrangères. «Le Canada et tous les autres pays doivent savoir qu’ils ne peuvent pas prétendre être plus préoccupés que le royaume du sort de ses propres citoyens.»

La télévision publique saoudienne a rapporté plus tard que le ministère de l’Éducation proposait un «plan urgent» pour déplacer dans d’autres pays des milliers d’étudiants saoudiens qui fréquentent actuellement des établissements canadiens.

«Libérez les militantes»
Marie-Pier Baril, porte-parole de la ministre canadienne des Affaires étrangères, Chrystia Freeland, a déclaré que le Canada était «sérieusement préoccupé» par les actions de l’Arabie saoudite. «Le Canada défendra toujours la protection des droits de la personne, notamment ceux des femmes, et la liberté d’expression dans le monde», a-t-elle déclaré dans un communiqué. «Notre gouvernement n’hésitera jamais à promouvoir ces valeurs et estime que ce dialogue est essentiel à la diplomatie internationale.»

Le différend semble être lié à des messages de diplomates canadiens dans les médias sociaux appelant le royaume à «libérer immédiatement» les militantes des droits des femmes qui sont actuellement détenues.

Le régime saoudien a ainsi arrêté récemment Samar Badawi, soeur du blogueur Raif Badawi, incarcéré en Arabie saoudite en 2012 et condamné à 1000 coups de fouet et à 10 ans de prison pour avoir insulté l’islam. Sa femme, Ensaf Haidar, vit au Québec et a obtenu la citoyenneté canadienne en juillet avec ses trois enfants.

L’Arabie saoudite a levé en juin l’interdiction qui empêchait les femmes de conduire une voiture — une interdiction combattue depuis longtemps par Samar Badawi et d’autres défenseurs des droits des femmes. Des militantes pour les droits des femmes ont toutefois été arrêtées quelques semaines avant la levée de l’interdiction, signalant que seuls le roi Salmane et son puissant fils, le prince héritier Mohammed, décideraient du rythme des changements.

Le Canada importe 10 pour cent de son pétrole brut de l’Arabie saoudite, tandis que le commerce bilatéral entre les deux pays se chiffre à 3G$ par an. La plus importante exportation récente du Canada vers le royaume aura été la vente de chars blindés et de véhicules blindés de transport de troupes. General Dynamics Land Systems, une entreprise de London, en Ontario, a signé un contrat de 15G$ avec l’Arabie saoudite en 2014 pour exporter ses blindés légers vers le royaume — le plus important contrat d’armements jamais conclu par le Canada.

Selon les analystes, le différend avec le Canada fait partie d’une répression plus large contre les critiques extérieures du régime. Ainsi, l’Allemagne a été prise pour cible par le royaume ces derniers mois à la suite des commentaires de Berlin sur la guerre menée par l’Arabie saoudite au Yémen.

Ce n’est pas non plus la première fois que l’Arabie saoudite hausse le ton diplomatiquement dans l’affaire Badawi. En 2015, Riyad a rappelé son ambassadeur en Suède et a cessé de délivrer des visas de travail aux Suédois lorsque le ministre des Affaires étrangères de ce pays a qualifié de «médiévale» la décision du tribunal dans l’affaire Badawi, et soutenu que la famille Al Saoud était à la tête d’une «dictature».

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