Mark Schiefelbein/The Associated Press

OTTAWA — Autoriser la société chinoise Huawei Technologies à contribuer à la construction des réseaux sans fil 5G du Canada pourrait donner à Pékin un accès détourné à des informations sensibles concernant les Canadiens, préviennent des analystes de la sécurité.

Mais au moins un expert du renseignement est sceptique de voir le gouvernement chinois risquer de compromettre la réputation internationale d’une de ses étoiles corporatives en l’obligeant à transmettre de telles informations.

Alors que le gouvernement fédéral envisage la participation possible de Huawei à la prochaine génération du système de télécommunications, la question ultime est de savoir quelle importance le Canada accordera à la crainte d’une collecte de données inappropriée — voire d’un espionnage en bonne et due forme.

La question préoccupe depuis bien avant que le Canada, à la demande des États-Unis, n’arrête Meng Wanzhou, la directrice financière de Huawei, à Vancouver, et elle sera toujours là bien après le règlement du dossier de Mme Meng.

Précisons tout de suite que Huawei assure qu’elle n’est pas une entreprise contrôlée par l’État et qu’elle ne faciliterait jamais la collecte de renseignements pour le compte de la Chine ou de tout autre pays.

Cependant, la loi sur le renseignement national en Chine stipule clairement que les organisations et les citoyens chinois doivent soutenir, aider et coopérer dans le travail de renseignement de l’État, suscitant des préoccupations en matière de sécurité nationale au Canada.

Certains produits Huawei font déjà partie des réseaux de quatrième génération que des millions de Canadiens utilisent pour accéder à internet sans fil. Le développement d’un réseau de télécommunication de cinquième génération (5G) permettra des connexions internet beaucoup plus rapides et une vaste capacité de transmission de données pour répondre à la demande croissante de pouvoir faire toujours plus dans le cyberespace.

Des entreprises privées telles que BCE et Telus s’occuperont de la construction, mais le gouvernement fédéral pourrait leur interdire d’utiliser certains produits pour le faire.

La participation éventuelle de la société chinoise à l’infrastructure 5G du Canada n’impliquerait pas que des antennes et des câbles, mais aussi des logiciels nécessitant une maintenance et des mises à niveau.

«Nous sommes potentiellement mariés à jamais parce que nous allons compter sur leur soutien — c’est leur produit», a prévenu Daniel Tobok, le directeur général de Cytelligence, un expert en criminalistique numérique dont la société enquête sur les incidents de cybersécurité.

Les experts en sécurité disent que le rôle de Huawei pourrait lui donner accès à un large éventail de données tirées de la manière, du moment et du lieu dont les clients canadiens utilisent leurs appareils électroniques. Ce sont des informations que les agences gouvernementales trouveraient très attrayantes.

«Cela peut être utilisé pour plusieurs choses, pour manipuler les entreprises ou pour exploiter la propriété intellectuelle, a précisé M. Tobok. Sur le plan de la sécurité nationale, ils peuvent savoir qui est où à tout moment. Ils peuvent en faire un levier pour se lancer dans d’autres opérations du gouvernement. Ils peuvent influencer les élections. Tout est une donnée aujourd’hui, littéralement. C’est pourquoi c’est si dangereux.»

D’anciens responsables canadiens de la sécurité et deux membres du Comité spécial du renseignement du Sénat américain ont averti que la participation de Huawei pourrait compromettre la sécurité du Canada et de ses plus proches alliés.

Trois des partenaires canadiens du groupe de partage du renseignement Five Eyes — les États-Unis, l’Australie et la Nouvelle-Zélande — ont interdit l’utilisation des produits Huawei dans le développement du réseau 5G de leur pays.

Ottawa procède actuellement à un examen approfondi de la participation potentielle de Huawei, ce qui devrait inclure un examen stratégique plus large de la façon dont le Canada devrait naviguer dans une économie de plus en plus mondialisée.

Cela va au cœur d’un conflit culturel au sein du gouvernement entre les partisans d’avantages économiques et ceux qui se méfient des compromis en matière de sécurité nationale, a dit Wesley Wark, un spécialiste de la sécurité et du renseignement à l’Université d’Ottawa.

«Ils doivent trouver un moyen de rassembler ces voix, a-t-il déclaré. Je pense que c’est très difficile.»

Phil Gurski, un ancien analyste du Service canadien du renseignement de sécurité qui est maintenant un consultant privé, croit que les inquiétudes concernant une influence potentielle de Pékin sont «un problème potentiel plus qu’un problème concret».

Mais il y a des raisons valables de remettre en cause la pertinence de permettre à une société basée en Chine — une nation aux intérêts «diamétralement opposés» à ceux du Canada — de jouer un rôle important dans le développement d’un élément clé de la future infrastructure du pays, a-t-il ajouté.

«La Chine n’est pas une démocratie responsable avec des freins et contrepoids comme celle que nous avons ici en Occident, et si les Chinois veulent tirer parti de la capacité de Huawei de colliger des données sur les Canadiens ou autre, ils pourraient certainement dire à Huawei de le faire, a lancé M. Gurski. Je ne suis pas sûr que Huawei aurait d’autre choix que de se conformer à cet ordre.»

M. Wark reconnaît les risques de sécurité potentiels. Mais il souligne la nécessité d’une évaluation plus nuancée.

Premièrement, le fait que Huawei ne soit pas une entreprise publique signifie qu’elle a toute latitude pour prendre des décisions de manière indépendante, a-t-il déclaré.

En outre, rien n’indique que les lois sur le renseignement chinois entrées en vigueur l’année dernière ont effectivement été utilisées pour contraindre une entreprise à agir au nom du gouvernement chinois, poursuit-il.

«La seule chose, je pense, dont nous pouvons être certains à ce stade est que les lois existent et que nous ne les avons pas vues être mises en œuvre», a-t-il dit.

Enfin, il est simpliste de supposer que le gouvernement chinois mettrait en péril la réputation, le statut et l’intégrité d’une entreprise comme Huawei à des fins de cyberespionnage, croit M. Wark.

«Cela ne reflète pas vraiment la façon dont le gouvernement chinois envisage ses champions nationaux et leur importance pour la Chine en termes d’expansion économique mondiale.»

«Je ne vois pas beaucoup de circonstances, hormis des situations très extrêmes, dans lesquelles le gouvernement chinois risquerait réellement de compromettre la réputation de Huawei au niveau mondial en tant que société afin de mener une sorte de campagne de surveillance.»

Exclure Huawei des plans 5G du Canada uniquement pour des raisons liées à un éventuel danger futur serait «un pas énorme à franchir», a-t-il dit.

Néanmoins, le Canada ne peut pas se permettre d’être exclu de Five Eyes ou de jouer un rôle réduit dans l’alliance. Si le Royaume-Uni décidait lui aussi de bannir Huawei de ses réseaux 5G, le Canada ne pourrait pas être le seul membre à tolérer la compagnie, estime M. Wark.

«Il n’y aurait pas d’appétit politique pour cela.»

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