Mathieu Rivard/Collaboration spéciale Annie Cloutier

L’écrivaine Annie Cloutier publie ces jours-ci l’essai Aimer, materner, jubiler – L’impensé féministe au Québec. La doctorante en sociologie se demande notamment si une femme peut être à la fois mère au foyer et féministe. Elle-même mère de trois garçons et féministe, elle prône une plus grande valorisation de la maternité au sein de la société. Métro s’est entretenu avec elle.

Quel est le propos de votre ouvrage?
D’abord, je voulais redonner une certaine dignité au fait de mettre l’amour au centre de nos vies. Je voulais questionner le choix du féminisme de faire du travail rémunéré à temps plein de toutes les femmes le mécanisme principal par lequel on peut accéder à l’égalité entre les hommes et les femmes. Et je voulais valoriser tous les choix et tous les sens que les gens peuvent donner à leur vie.

C’est en tant que féministe que vous abordez ces questions?
Oui. Une chose est certaine, c’est que le féminisme depuis 20 ans a grandement contribué à ma prise de parole; le fait qu’il y ait un mouvement féministe, c’est très soutenant pour les femmes de ma génération. Je reconnais tous les acquis et apports du féminisme. Mais dans ce livre-là, je critique les aspects qui sont liés au rapport du féminisme à la maternité. Et la partie du féminisme qui est plus idéologique et qui prescrit des façons de mener sa vie dans le rapport maternité/travail, je ne suis plus certaine d’y souscrire.

Quel est l’état du féminisme aujourd’hui au Québec?
Le féminisme, notamment celui du Conseil du statut de la femme, a un grand pouvoir de représentation de ce qu’est une vie bien vécue, c’est-à-dire de travailler à temps plein, de mettre ses enfants à la garderie, de garder ses avoirs dans des comptes séparés, de ne pas fusionner avec son conjoint, etc. Qu’elles se disent féministes ou non, les femmes ne se rendent pas compte de l’emprise qu’ont ces idées sur les décisions qu’elles prennent dans leur vie. Ce n’est pas nécessairement une emprise négative, mais je souhaite mettre ça en évidence pour que tout le monde puisse prendre des décisions fondées sur ce qu’ils ressentent tout en tenant compte des enjeux indéniables d’égalité entre les femmes et les hommes.

Est-ce qu’on peut être une mère accomplie tout en continuant à mener cette «vie bien vécue» telle que conçue par le féminisme?

Tout est possible. Dans la plupart des cas, les femmes réussissent à combiner travail rémunéré et maternité. Par contre, beaucoup de femmes remettent en question ce modèle et s’épuisent dans la conciliation travail/famille. Mais plutôt que de remettre en question le modèle du travail rémunéré, le féminisme demande plus de politiques familiales, plus de congés, de possibilités d’accommodements, etc. Évidemment, on ne peut pas être contre ça parce que les femmes qui désirent continuer à travailler et qui souhaitent une meilleure conciliation travail/famille doivent pouvoir le faire. Ce n’est pas le cas de tout le monde par contre et ces femmes-là ont le droit d’être valorisées dans leurs choix et d’être reconnues pour le travail essentiel qu’elles accomplissent au sein de la société. Donc oui, la maternité demeure un point d’achoppement dans le féminisme égalitaire tel qu’on le connaît au Québec.

Finalement, aujourd’hui, on considère que le fait d’avoir des enfants ne change pas vraiment la vie des femmes?

C’est comme si on essayait de limiter [les effets de la maternité] le plus possible et de la rendre le moins visible possible […] parce que, selon le raisonnement féministe, si les femmes mettent trop d’emphase sur la maternité, elles vont le regretter plus tard parce qu’elles vont perdre beaucoup d’argent, de chances de promotions, de RÉER, etc.

Dans la réalité, ce n’est pas ça pour tout le monde?

Ce raisonnement-là commet une erreur importante en ne tenant pas compte de ce que ça fait aux femmes, psychologiquement, de devenir mères. Même si rien n’a été démontré scientifiquement, je pense, en me référant à la psychobiologie, que la maternité affecte plus les femmes que la paternité ne peut affecter les hommes. 

Il y a des femmes pour qui c’est extrêmement important pour elles de devenir mères et qui veulent faire une grande place dans leur vie à leurs enfants, mais qui ne comprennent plus comment ça peut être possible avec les modèles et les politiques sociales que l’on s’est donnés.

En voulant être égales aux hommes, les femmes ont un peu «perdu le droit» d’être des mères à temps plein si elles le désirent?
Le choix qui a été fait au Québec, c’est le choix d’un féminisme égalitaire, au sens de pareil. Donc à partir de ce raisonnement-là, ça fait l’impasse sur le fait que les femmes peuvent avoir plus envie de materner que les hommes de «paterner». Ce féminisme-là dit de ne pas faire trop de place à la maternité dans sa vie, de ne jamais abandonner son lien à la carrière et de ne jamais se fier à son conjoint financièrement.

Seriez-vous en faveur, par exemple, d’une forme de rémunération pour les mères au foyer?

Je serais en faveur de politiques familiales qui permettent un plus grand éventail de choix dans la garde des enfants, de politiques fiscales qui favorisent plus les parents au foyer. Par contre, pour un salaire complet pour une mère au foyer, je suis plutôt divisée là-dessus. Je peux voir qu’il y aurait des avantages notamment, ça met mieux en valeur l’importance du travail des soins que les parents au foyer accomplissent auprès de leurs enfants. Par contre, une grande crainte que j’ai par rapport à ça, c’est de rentrer ces soins-là, dédiés aux enfants, dans l’univers du monde marchand des compétences et de l’efficacité. Parce qu’à partir du moment où l’État donnerait un salaire aux parents au foyer, il y aurait certainement des obligations de résultats liés à ça.

Mais tout ce qui contribue à valoriser le travail des soins, la disponibilité, l’engagement social que l’on peut avoir lorsqu’on n’est pas pris dans du 9 à 5, ça a de l’importance pour moi. Mais je ne suis pas certaine que d’enrôler ça dans un système salarié soit la meilleure manière d’y parvenir.

Sentez-vous qu’il y a une sorte de remise en question du modèle établi par les femmes de la génération Y, qui commencent à fonder leur famille et qui souhaite peut-être faire une plus grande place à leur famille?
Effectivement, dans la génération Y il y a une certainement remise en question et ce que je souhaite et veux montrer c’est qu’elle repose sur une affirmation de soi. Les femmes de cette génération ont tellement un sens de l’égalité entre les femmes et les hommes et de leur propre dignité que ça devient possible de faire [des choix différents des générations précédentes].

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Aimer, materner, jubiler – L’impensé féministe au Québec

VLB éditeur

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