Frank Gunn Ghomeshi. Frank Gunn / La Presse Canadienne

TORONTO – Jian Ghomeshi a été acquitté, jeudi, de tous les chefs d’accusation qui pesaient contre lui dans des affaires d’agression sexuelle, le juge exprimant des «doutes raisonnables» sur le témoignage des plaignantes et sur leur crédibilité.

L’ancien animateur vedette du réseau anglais de Radio-Canada est donc reconnu non coupable des quatre chefs d’agression sexuelle et d’un chef d’avoir tenté d’étouffer, de suffoquer ou d’étrangler une personne dans le but de vaincre sa résistance.

Le juge William Horkins, de la Cour de l’Ontario, a expliqué qu’un verdict de culpabilité commande «une preuve hors de tout doute raisonnable», et que la présomption d’innocence dans une affaire criminelle ne constitue pas «une faveur ou un geste charitable».

Le magistrat a déclaré jeudi qu’il n’avait pu se fier à la mémoire mouvante des trois plaignantes, qui ont parfois modifié leur récit en cours de route, jusqu’à mentir carrément. Or, comme c’est généralement le cas en matière d’agressions sexuelles, le juge ne pouvait se baser dans ce cas-ci que sur la crédibilité des plaignantes, qui a été selon lui grandement minée par le contre-interrogatoire de la défense.

«Ce qui est troublant, ce n’est pas le manque de clarté (des témoignages) mais plutôt la modification des faits d’une fois à l’autre, a déclaré le juge Horkins au sujet de l’une des trois plaignantes. En contre-interrogatoire, la validité de son témoignage a subi des dommages irréparables.»

Jian Ghomeshi avait plaidé non coupable à tous les chefs d’accusation. Les trois plaignantes ont raconté au procès que pendant leur liaison avec l’animateur de CBC, en 2002 et 2003, il était devenu brièvement mais soudainement violent avec elles dans des moments d’intimité.

La défense a plaidé que les trois femmes avaient menti durant leur témoignage au sujet de leur relation avec l’accusé, et qu’elles n’étaient donc pas crédibles. Le juge Horkins s’est rangé à cet argument et a affirmé à plusieurs reprises, dans son jugement, que les plaignantes avaient menti ou manipulé des faits, et avaient caché de l’information pertinente au sujet des contacts qu’elles avaient maintenus avec l’accusé après les agressions présumées.

Le juge a conclu que faute de preuves irréfutables, il ne reste plus que les témoignages sous serment des plaignantes. Il ne blâme pas la mémoire imparfaite des femmes mais soutient que leur «suppression» de preuves et leur «tromperie» sous serment avaient fait en sorte qu’il était difficile de leur faire confiance. Selon le juge, il est aussi nuisible pour la crédibilité d’un témoin d’omettre volontairement des éléments que de mentir sous serment.

Le juge soutient que cette cause a démontré la nécessité de faire preuve de vigilance quant à une fausse présomption qui voudrait que les plaignantes dans les cas d’agressions sexuelles «disent toujours la vérité». Il précise toutefois que l’acquittement ne signifie pas pour autant que les événements en question ne se sont jamais produits.

Dure pour la famille

Jian Ghomeshi, qui est âgé de 48 ans et qui n’a pas témoigné à son procès, a montré peu d’émotion pendant toutes les procédures, le mois dernier. Il ne s’est pas adressé aux journalistes après le verdict, jeudi. Sa soeur Jila a indiqué que cette affaire avait été très dure pour la famille.

«Pour nous, Jian n’est pas un symbole: c’est un frère, un fils bien-aimé, a-t-elle dit. Le plus dur aura été ce sentiment d’impuissance à le voir subir ce châtiment non seulement avant le verdict, mais aussi avant toute forme de procédure équitable, depuis plus d’un an.»

La CBC, qui avait congédié son animateur vedette lorsque le scandale a éclaté, en 2014, «maintient sa décision», a indiqué un porte-parole après le verdict, jeudi.

L’avocat d’une des plaignantes, Jacob Jesin, a lu une déclaration dans laquelle sa cliente soutient que ce procès lui aura au moins permis de parler pour la première fois publiquement de son histoire. «Je savais qu’une condamnation serait difficile à obtenir. L’affaire n’a peut-être pas passé le difficile test de la preuve judiciaire (mais) je maintiens que la preuve sur les éléments essentiels était véridique.»

Des dizaines de femmes, scandant «Nous croyons les survivantes!», s’étaient massées devant le palais de justice de Toronto, par ce temps hivernal de début de printemps, pour dénoncer un verdict «injuste», qui pourrait selon elles décourager des victimes de porter plainte.

Le procureur de la Couronne, Michael Callaghan, a indiqué aux journalistes qu’il étudierait attentivement le jugement avant de considérer un appel. Son point de presse a été interrompu par l’irruption devant lui d’une femme aux seins nus criant «Ghomeshi coupable!». Sur son dos, on pouvait lire: «Les femmes déclarent Ghomeshi coupable». La manifestante a été immédiatement plaquée au sol par des policiers avant d’être emmenée à l’intérieur du palais de justice, en se débattant.

Jian Ghomeshi est aussi accusé dans une autre affaire d’agression sexuelle, qui sera entendue par un tribunal distinct en juin.

Contre-interrogatoires serrés

Au cours du procès, les témoignages des trois plaignantes et leur contre-interrogatoire par la célèbre avocate de Jian Ghomeshi, Marie Henein, avaient provoqué des moments dramatiques.

La première plaignante a soutenu qu’à la fin de 2002, Jian Ghomeshi lui avait soudainement tiré les cheveux alors qu’ils s’embrassaient dans la voiture. Quelques jours plus tard, il aurait selon elle recommencé le même manège chez lui, avant de la frapper à la tête.

La deuxième plaignante, l’actrice Lucy DeCoutere — la seule que l’on puisse identifier —, a soutenu que l’animateur l’avait soudainement poussée contre le mur et avait commencé à l’étrangler et à la frapper au visage, alors que le couple s’embrassait dans la chambre de l’accusé, à l’été 2003.

La troisième présumée victime a soutenu que Jian Ghomeshi l’avait subitement mordue à l’épaule et avait commencé à lui serrer la gorge avec ses mains, alors qu’ils s’embrassaient sur un banc de parc en 2003.

En contre-interrogatoire, toutefois, Marie Henein a fait admettre à la première plaignante qu’elle avait envoyé à Jian Ghomeshi, après l’agression présumée, des courriels aimables lui demandant de la joindre, et même une photo d’elle en bikini. Le témoin a soutenu qu’il s’agissait là d’un «appât» pour pouvoir obtenir des explications sur l’agression. Elle a aussi soutenu au procès que lorsqu’elle a porté plainte à la police, elle avait oublié l’existence de ces courriels.

Me Henein a ensuite fait admettre à Lucy DeCoutere qu’elle avait elle aussi envoyé un courriel à Jian Ghomeshi quelques heures après l’agression présumée, dans lequel elle souhaitait coucher de nouveau avec lui. Elle a aussi produit en preuve une lettre manuscrite que l’actrice avait envoyée à l’accusé quelques jours plus tard et qui se terminait par les mots: «J’adore tes mains».

La troisième plaignante a reconnu en contre-interrogatoire qu’elle avait délibérément induit les policiers en erreur lorsqu’elle a omis de leur dire qu’elle avait eu une relation sexuelle avec Jian Ghomeshi quelques jours après l’agression présumée. Me Henein lui a aussi fait admettre qu’elle et Lucy DeCoutere avaient échangé des milliers de messages dans lesquels les deux plaignantes discutaient de leurs allégations et partageaient leur mépris pour l’accusé.

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