Jacques Boissinot / La Presse Canadienne Gaétan Barrette

Le manque criant de ressources en maintien à domicile oblige les personnes âgées à piger dans leurs poches pour obtenir des services privés ou, à défaut de moyens, à s’en passer si elles ne peuvent se fier à des proches aidants.

Plusieurs organismes représentant les aînés, les malades, les proches aidants et des professionnels de la santé ont réclamé mercredi une réallocation des ressources afin de combler le sous-financement chronique des soins à domicile et réduire les imposantes listes d’attente.

“On a voté un projet de loi qui est maintenant entré en vigueur: Mourir dans la dignité. Peut-on commencer par vivre dans la dignité avant de mourir dans la dignité?”, a lancé le directeur général du Réseau FADOQ, Danis Prud’homme, en compagnie d’autres représentants d’organismes lors d’une conférence de presse à Montréal.

Se disant exaspéré par les promesses brisées depuis plus d’une décennie en matière de soins à domicile, le président du Conseil pour la protection des malades (CPM), Paul Brunet, a même été jusqu’à réclamer d’Ottawa qu’il demande une reddition de comptes à Québec sur la diminution des soins à domicile.

“En matière de transferts fédéraux, le gouvernement (fédéral) a le droit de poser des questions. Il a même le droit de retirer ou de suspendre ces versements”, a rappelé Me Brunet.

Selon le CPM, le fédéral devrait préciser dans la Loi canadienne sur la santé que les soins et le soutien à domicile doivent aussi être universels.

Le Réseau FADOQ affirme à cet effet que les politiques du ministre de la Santé, Gaétan Barrette, se traduisent par une privatisation dans les faits des services aux aînés puisque ceux-ci n’ont d’autre choix que de payer de leur poche pour en obtenir en attendant d’en recevoir du secteur public. On estime à quelque 16 500 le nombre d’aînés en attente de services de maintien à domicile au Québec et le temps d’attente varie de six mois à un an en moyenne.

Selon l’avocat spécialisé en droit de la santé Jean-Pierre Ménard, le ministre Barrette dirige le réseau de la santé de manière autocratique dans l’intérêt d’abord de la profession médicale, et ce, au détriment des besoins des usagers.

“Il n’y a qu’une personne au Québec qui sait où il s’en va et il ne le dit pas à personne, c’est le ministre. (…) Il a décidé de privilégier de façon absolue la pratique médicale. (…) C’est le seul qui est imputable, parce qu’il contrôle tout. Alors, c’est à lui à rendre des comptes”, a dit l’avocat.

Selon Me Ménard, la réduction constante des services pourrait mener à d’éventuels recours collectifs parce que l’on est “tout près de la fracture” du droit à la protection et à la sécurité prévu par les chartes des droits. “L’État, en se désengageant, est de moins en moins capable d’assurer la protection et la sécurité des personnes âgées”, a-t-il dit.

Selon le Réseau FADOQ, les aînés doivent dépenser en moyenne entre 200 $ et 250 $ par mois pour des services privés, selon l’ampleur de leurs besoins, une somme dont la plupart des aînés ne disposent pas puisque la majorité des personnes de 75 ans et plus ont un revenu annuel inférieur à 20 000 $.

Ceux qui n’ont ni l’argent ni le soutien d’un entourage ont alors le choix de couper dans leurs dépenses de nourriture et autres ou de se passer complètement de soins, entraînant une détérioration de leur état de santé ou de leur situation financière ou les deux.

Le Regroupement des aidants naturels du Québec (RANQ) souligne pour sa part que le soutien aux proches aidants est aussi nettement insuffisant et que ceux-ci peinent à prendre la relève en attendant l’aide publique. Alors que plusieurs proches aidants souffrent d’épuisement, le gouvernement a fermé en 2015 une vingtaine de centres de jour pour personnes aînées et réduit les heures d’ouverture de plusieurs autres qui offraient un répit aux aidants en plus de représenter un rare espace de socialisation pour les aînés.

La Fédération interprofessionnelle de la santé (FIQ) rejette par ailleurs les prétentions du ministre Barrette à l’effet que la situation s’est améliorée. Selon sa vice-présidente, Line Larocque, l’augmentation du nombre d’heures de service à domicile qu’avance le ministère est une illusion comptable.

“On demande aux professionnels en soins de chronométrer leurs interventions auprès de la clientèle. (…) Sur papier, il semble alors que plus d’heures-soins ont été dispensées”, alors qu’il n’en est rien dans les faits, a-t-elle expliqué.

Tous les organismes affirment que l’ajout de 60 millions $ à l’enveloppe des soins à domicile dans le dernier budget Leitao n’améliorera pas la situation puisque cela ne comble même pas le manque à gagner issu des compressions précédentes, encore moins les besoins grandissants d’une population vieillissante. Cette somme ne représente que 200 $ d’aide additionnelle par année pour les 337 000 personnes qui en reçoivent.

La conférence de presse a eu des échos à Québec, où le député de Rosemont, Jean-François Lisée, a assuré les organismes de l’appui de l’opposition péquiste, faisant valoir que les réductions de dépenses qu’obtient le ministre sont elles aussi une illusion.

“Lorsqu’on coupe les soins à domicile, les gens ne sont plus stabilisés chez eux. Devenant déstabilisés, ils retournent à l’urgence où là ça coûte 600 $ par jour, sans compter le reste. Alors ce sont des économies qui n’en sont pas”, a-t-il dit.

Sa collègue Diane Lamarre a rappelé que les libéraux avaient promis en campagne électorale d’ajouter 150 millions $ à chaque année durant cinq ans pour les soins à domicile et qu’après n’avoir rien investi de plus en 2014 et en 2015, les 60 millions $ du dernier budget s’inscrivaient plutôt dans un manque à gagner.

“Le 60 millions $, ça correspond à 390 millions $ de retard. Et on ne sait même pas comment ce 60 millions $ va être utilisé”, a-t-elle dit.

Interrogé sur le dossier après la sortie des organismes, le ministre Barrette a répété qu’il avait été nécessaire de rétablir l’équilibre budgétaire, tout en cherchant à convaincre les journalistes de la légitimité de l’effort gouvernemental.

“On augmente le financement d’environ 60 millions $. Comme on a dépensé 40 millions $ de plus dans le dernier budget, nous approchons de l’objectif”, a-t-il soutenu.

Il a cependant admis que le premier ministre Philippe Couillard et lui-même reconnaissent qu’il sera nécessaire d’en faire plus, mais qu’il faudra attendre une conjoncture favorable.

“Nous avons eu cette conversation-là, moi et le premier ministre, et effectivement, s’il y a des marges, elles iront dans ce secteur-là et, spécifiquement, dans le secteur des soins à domicile et de la prise en charge des personnes âgées”, a-t-il déclaré.

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