Ryan Remiorz / La Presse Canadienne

MONTRÉAL – Les détaillants canadiens surveillent la bataille que se livrent Visa et Walmart avec un mélange d’espoir et d’inquiétude.

La société de services de paiements a fait publier, jeudi, une lettre ouverte dans certains médias pour reprocher à Walmart d’avoir déplacé leurs négociations sur la place publique en affirmant, le week-end dernier, qu’il cesserait d’accepter les cartes de crédit Visa dans ses établissements.

En agissant ainsi, fait valoir Visa, le détaillant «se sert de ses consommateurs comme moyen de négociation».

Une association représentant les propriétaires de dépanneurs s’est dite ravie de voir le plus grand détaillant au monde braquer les projecteurs sur les frais exigés par les émetteurs de cartes de crédit, mais il s’inquiète aussi de la possibilité que Walmart se sorte de cette histoire avec un avantage concurrentiel encore plus marqué.

«Si un grand détaillant comme Walmart considère que le paiement de ces frais représente un défi pour lui, vous pouvez commencer à vous imaginer combien les petites entreprises n’ont pas beaucoup de marge de manoeuvre pour négocier», a illustré Alex Scholten, président de l’Association canadienne des dépanneurs en alimentation.

Selon lui, ses membres déboursent entre 1,5 pour cent et 4,0 pour cent de la valeur des transactions réglées avec une carte de crédit, des taux vraisemblablement supérieurs à ceux allongés par Walmart.

«Si Walmart est le seul détaillant à obtenir une bonne entente en raison de leur pouvoir d’achat, c’est certainement une source de mécontentement pour nous.»

Lors d’un entretien réalisé jeudi, le président de Visa Canada, Rob Livingston, a indiqué avoir été «étonné» de voir Walmart choisir de mêler ses consommateurs aux négociations.

M. Livingston n’a pas voulu spéculer sur la possibilité que Walmart cherche ainsi à favoriser sa carte comarquée avec MasterCard. Walmart n’a pas répondu aux demandes de commentaires.

Après des mois de négociations, Walmart a annoncé, le week-end dernier, qu’il cesserait d’accepter les cartes de crédit Visa à compter du 18 juillet dans ses magasins de Thunder Bay, en Ontario, en raison des frais élevés «inacceptables» associés aux achats.

Après Thunder Bay, le détaillant a l’intention de progressivement cesser d’accepter les cartes Visa dans l’ensemble de son réseau de plus de 400 magasins.

Dans sa lettre ouverte, Visa s’est défendue en faisant valoir qu’elle avait proposé à Walmart un des taux les plus faibles parmi ceux offerts aux marchands du Canada. Mais le plus grand détaillant au monde «exige davantage», a-t-elle noté.

«En outre, (Walmart) se sert de sa taille et de son envergure pour se procurer un avantage injuste», peut-on lire dans la lettre, qui n’est pas signée.

Selon M. Livingston, l’offre de Visa était «très juste», mais il juge qu’il ne serait pas approprié d’accorder un taux plus faible que celui consenti aux organismes de charité, aux établissements d’éducation et aux services publics.

«Nous essayons de trouver ce qui pourrait raisonnablement être fait pour aider les Canadiens à magasiner où ils le veulent avec leur carte Visa, notamment chez Walmart.»

La chaîne de dépanneurs Alimentation Couche-Tard s’est dite solidaire de la décision de Walmart puisqu’elle fait du lobbying depuis des années pour faire baisser les frais imposés par les émetteurs de cartes de crédit aux marchands du Canada, qui sont parmi les plus élevés au monde.

«De plus faibles frais de cartes de crédit se traduiraient par de plus faibles coûts pour les consommateurs», a estimé la porte-parole Karen Romer.

Le Conseil canadien du commerce de détail (CCCD) juge pour sa part que les frais élevés des cartes de crédit sont inacceptables pour les détaillants.

Même si le vice-président des affaires publiques du CCCD, Karl Littler, ne croit pas que tous les détaillants vont imiter Walmart, il croit que d’autres «vont potentiellement prendre des décisions semblables à l’avenir».

Le CCCD, qui représente plusieurs détaillants, dont Walmart, demande au gouvernement fédéral d’intervenir pour exiger que les frais soient moins élevés pour les marchands. Visa et MasterCard ont volontairement accepté, à la fin 2014, de réduire leurs frais d’interchange d’environ 10 pour cent, ce qui représente environ 400 millions $, sous la menace d’actions de la part du gouvernement conservateur.

Visa assure avoir réduit de nouveau ses frais en avril pour les petites entreprises, incluant les épiceries, les boulangeries, les bouchers et les marchands de crème glacée.

Mais M. Littler a estimé que ces réductions étaient modestes dans la mesure où les frais au Canada restent cinq fois plus élevés qu’en Europe et trois fois plus qu’en Australie.

À la Chambre des communes mercredi, le ministre des Finances, Bill Morneau, a indiqué que le gouvernement attendait un rapport sur les engagements volontaires de Visa et de MasterCard avant de décider «de quelle façon nous pouvons nous assurer que le marché reste concurrentiel à l’avenir» .

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