Getty Images Le réalisateur Fede Alvarez

La carrière de Fede Alvarez a explosé dès la sortie, en 2013, de son premier long métrage, Evil Dead. Une réinterprétation du film culte de Sam Raimi, réalisé à la demande de Raimi lui-même. Pour Don’t Breathe, son deuxième long, Fede, 38 ans, change complètement de direction : où il y avait du gore, des puissances démoniaques, des images-chocs, il n’y a maintenant pas de gore, pas de puissances démoniaques, pas d’images-chocs. «J’ai fait tout le contraire», confie le passionné de suspense et d’horreur. Et il l’a bien fait.

Don’t Breathe commence avec trois jeunes qui décident de braquer une maison. Vieille maison, maison en ruine. Maison, surtout, dont le propriétaire, âgé et esseulé, est aveugle. Pointe de culpabilité. Rapidement éclipsée par les rêves modestes auxquels le trio aspire et qu’il tente de réaliser par ses crimes répétés : un peu de sous. La Californie. Une sortie de cette vie merdique.

On est à Détroit, dans une rue abandonnée. La demeure convoitée est imposante, plongée dans l’obscurité. Choix scénaristique tout sauf innocent que cette ville, autrefois symbole de la prospérité états-unienne, où, désormais, si ce n’est pour ces rares secteurs devenus hip, tout s’effrite. «On avait besoin de situer le récit dans un lieu où il serait crédible qu’un homme habite complètement seul, dans un quartier désert», confie Fede Alvarez. Un lieu où les flics ne débarqueraient pas pour répondre aux appels à l’aide et pour réagir aux coups de feu, parce que les coffres de la ville seraient tellement à sec qu’il n’y aurait même pas de quoi payer des autos-patrouilles.

Il faut dire que dans toute sa décrépitude, il y a quelque chose de magnifique, cinématographiquement, dans la Motor City. Il y a aussi ce lien que le réalisateur et coscénariste, d’origine uruguayenne, sent avec Détroit. «De toutes les villes américaines, c’est celle qui me rappelle le plus mon chez-moi, confie Fede. Je viens de Montevideo, où l’on a connu une époque glorieuse dans les années 1950, avec les usines à viande. Puis, ça s’est effondré. J’ai donc, moi aussi, grandi avec ce discours, plutôt injuste, voulant que “les meilleures années sont derrière nous et que le pire reste à venir”.»

Ce discours, le trio d’ados qu’il met en scène ne l’a que trop entendu. «De nos jours, les générations qui sont les moins privilégiées, les plus délaissées, sont les jeunes et les aînés», croit-il.

«Au cinéma, les meilleurs méchants sont ceux qui ont de bonnes raisons d’agir comme ils agissent. Ceux que l’on peut, d’un certain côté, comprendre.» – Fede Alvarez

C’est pour cette raison qu’il a choisi des représentants de ces deux groupes : le trio d’ados susmentionné, pris dans le cul-de-sac de la pauvreté, qui s’adonne au cambriolage pour fuir des cellules familiales à la dérive, pour trouver un avenir jusque-là inexistant. Et le vétéran âgé, abandonné par le pays au nom duquel il a combattu. Qui cache chez lui un grand montant d’argent, reçu en guise de compensation pour un événement horrible qu’il a subi. Par eux, Fede souhaitait «montrer la misère de l’humanité». «Ils se battent pour une liasse de dollars. Pour des miettes que les riches leur ont jetées afin de se donner bonne conscience. “Prenez ce fric! Et taisez-vous!”»

Pour se taire, par contre, les trois cambrioleurs se taisent. S’ils veulent survivre dans cette maison qu’ils ont envahie, ils le doivent. Résultat : peu de dialogues, beaucoup de respirations, surtout retenues, de pas de bruit, chut. «J’ai beaucoup pensé à Hitchcock, qui disait que ses films devraient être compris sans forcément entendre ce que ses personnages disaient», confie le réalisateur. Ce qui signifie que l’environnement sonore est hyper travaillé et que la caméra travaille également, «dérivant soudain de son chemin, pour montrer un objet, une pièce du puzzle, que le spectateur se doit de noter dans sa tête». «Tu n’es pas passif en voyant mon film. Tu tentes d’élucider le mystère, pas vrai?»

Pas pire vrai. Surtout que le maître des lieux n’est pas tout à fait le vieil homme faible et doux que l’on pourrait croire. C’est un vétéran de la guerre du Golfe. En forme olympique. Il n’a plus de famille, plus personne. Mais surtout : plus rien à perdre.

Grâce à ce protagoniste, Alvarez aborde la question de la foi. Ou plutôt de son absence absolue. Que ce soit la foi en une divinité, la foi dans le karma, la foi dans son prochain, dans l’humanité, dans la bonté. «Je trouvais très intéressant de voir ce qui arrive quand on prend un personnage, qu’on lui retire toute forme de spiritualité, qu’on le prive de sa capacité à avoir de l’empathie et qu’on lui donne d’excellentes raisons pour poser les gestes répréhensibles qu’il pose.» En somme : quand on crée «un méchant qui ne prend pas plaisir à l’être».

Fede Alvarez a, par contre, pris plaisir à semer des éléments troublants dans ce labyrinthe de pièces plongées dans le noir que son antihéros habite : des armes à feu – que le cinéaste honnit, et qu’il trouve terrifiantes –, un chien enragé, des serrures pour lesquelles il faut trouver la bonne clé, vite, tandis que le massif trousseau ne cesse de glisser des mains qui tremblent. «On me demande souvent ce qui me fait peur, remarque-t-il. La réponse est facile : c’est ce qu’il y a dans mes films. Les idées que j’aborde, c’est ÇA qui me fout la trouille.»

Don’t Breathe
En salle dès vendredi

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