Collaboration spéciale

Une bande de jeunes sillonne les États-Unis à bord d’une van. Ils font de la route, et de la route encore. S’arrêtent à Kansas City, là où vivait Dorothée du Magicien d’Oz. Là où vivait Clark Kent. Les paysages qui défilent sont décrépits et tristes. Eux, pourtant, savourent l’aventure. Ils dorment dans des motels, se défoncent dans le parking. C’est de la fiction, mais pas tout à fait. On y croit. Vraiment très fort. Comme Sasha Lane a cru que sa vie pourrait changer si elle acceptait de jouer dans American Honey.

C’est un road trip de presque trois heures au cinéma; de deux mois en temps réel. Une fille d’une famille brisée décide un jour de tout plaquer. Au détour d’une allée d’un magasin grande surface typique, néons et bébelles jusqu’au plafond, où elle vient de chiper de quoi manger pour les enfants dont elle s’occupe, elle croise le regard d’un gars. Les haut-parleurs se mettent à cracher We Found Lovein a hopeless place»), de Rihanna et Calvin Harris. On a trouvé l’amour dans un lieu sans espoir. C’est ça. Tellement ça. «Oh my gosh! pousse Sasha Lane, au bout du fil. Encore aujourd’hui, quand j’entends cette chanson, je suis transportée ailleurs.»

Sasha, c’est la Star (comme dans «l’héroïne du film» et comme dans «le nom du personnage») de American Honey, la dernière offrande de la cinéaste britannique Andrea Arnold. Une réalisatrice et scénariste qui, à 55 ans, capte, comme personne, tout le cool et l’essence de la jeunesse. Ses films, elle les fait comme elle veut, avec qui elle veut. Principalement avec des inconnus. Exemple: en 2009, elle a déniché Katie Jarvis, l’actrice principale de son drame de l’est de Londres, Fish Tank, dans une gare de train.

Sasha Lane, elle l’a remarquée sur une plage de la Floride, en train de faire solidement la fête pendant le «Printemps Pause» (lire: Spring Break). La jeune femme dégageait quelque chose de magnétique, de brut, de pur. Elle l’a approchée, lui a raconté les grandes lignes d’American Honey, qu’elle s’apprêtait à tourner, lui a dit qu’elle cherchait une Star.

Sasha l’a écoutée, a compris sa vision, et a dit oui, presque tout de suite. «J’avais confiance en elle, j’avais la foi, remarque-t-elle. Je n’avais pas l’impression que ça pourrait mal tourner. Yeah

À 19 ans, elle n’avait encore jamais joué dans un film, n’avait pas de plan précis, se laissait un peu porter par la vie. Mais toujours, dit-elle, avec cette idée que quelque chose débloquerait. Un jour. Puis cette chose, ce film, salué au dernier festival de Cannes par le Prix du Jury, lui est tombé dessus. Et, pour l’interprète, ç’a été «comme une confirmation» de tout ce à quoi elle s’était accrochée tout ce temps. «Je suis arrivée jusqu’ici en restant toujours moi-même. En faisant attention aux signes, en écoutant mon instinct. C’est magique.»

Ce qui est magique aussi: son personnage, avec qui elle a tissé un lien. «Star, ce n’est pas moi… mais elle me ressemble beaucoup.»

Chaque jour de tournage était une surprise. On ne savait jamais ce qui allait arriver. C’était épeurant, mais tellement excitant. Et tellement nécessaire, tu sais?

L’histoire de cette fille (et de la bande bruyante, hétéroclite, pleine d’ardeur qui l’entoure) a été inspirée à Andrea Arnold par un article du New York Times publié en 2007 et intitulé For Youths, a Grim Tour on Magazine Crews. Le reportage mettait en lumière un phénomène: des cliques de jeunes qui parcouraient l’Amérique en vendant des abonnements à des magazines. Souvent issus de familles défavorisées, aux prises avec des problèmes de dépendance, sans attache aucune, ils joignaient ces clans dans le but de faire des sous, de bosser un peu. Le portrait journalistique dépeignait principalement l’horreur et le tragique de cette entreprise: ados battus, violentés, abandonnés dans des lieux déserts avec 20 dollars en poche. Mais on y trouvait aussi de furtives étincelles d’espoir: amitiés nouées sur la route, amours trouvés au sein de l’équipe.

Dans American Honey, les proportions sont inversées: c’est rude, souvent brutal, mais principalement, même le plus sale est transformé en beau. D’abord, parce que cette gang de marginaux est parfaitement attachante, drôle, maganée, touchante. Dans la fourgonnette qui roule, et où une multitude de scènes se déroulent, ils calent des bouteilles de fort, fument des joints, font des blagues, chantent du rap. «D’où venez-vous?» demandera Star en prenant place sur la banquette. «De partout.» Orlando, Baltimore, Panama City…

Ensemble, ils tenteront de vendre des magazines. À des mères au foyer, à des camionneurs, à des travailleurs des mines, à de richissimes personnes, pas toujours compatissantes, qui leur offriront un verre d’eau avec un sourire contrit dans leur château enseveli sous des montagnes de produits de luxe. «Ohoho, excusez le désordre.»

Au départ, Star sera «coachée» par le garçon dont elle a croisé le regard au Walmart (voir: le début de l’histoire). Incarné par Shia LaBeouf, ce type danse comme un déchaîné, hurle comme un loup et porte un costume à bretelles qui détonne et lui donne «un petit air Donaldtrumpien». Il se passionne pour le moment critique où la porte du client potentiel s’ouvre et où il peut faire son numéro. «Vendre un magazine, c’est un jeu», dit-il d’ailleurs à Star. Et pour l’actrice texane, ce tournage, l’était-il aussi? Un jeu? «Non! C’était… C’était la vie! C’était un changement de perception. Un changement d’état d’âme. C’était une occasion, c’était une expérience. J’ai pris ça très à cœur.»

De cela peut-être sont nés les moments de pureté spontanés qui parsèment le film. Comme lorsque son personnage se lève dans une voiture qui file à plein régime, toit baissé, et crie: «I feel like I’m fucking America

D’où c’est sorti, ça? De sa voix enthousiaste à fond, Sasha Lane lance: «C’était un moment d’une telle désinvolture, quand j’ai dit ça! Andrea m’a demandé: mais quel est le contexte de cette remarque? Et je pense que c’est, tout simplement, que je me sentais complètement affranchie. Je me sentais comme ce que l’Amérique devrait être, comme ce que j’aimerais qu’elle soit: libre. Brute. Mais avec du cœur. Beaucoup de cœur. Et une âme.»

American Honey
Au Cinéma du Parc dès vendredi

Aussi dans Culture :

blog comments powered by Disqus