Jérémie Battaglia Christian St-Pierre, rédacteur en chef de la revue JEU et critique de théâtre au Devoir

La revue (et référence) JEU, consacrée aux arts vivants, célèbre ses 40 années d’existence. Son rédacteur en chef, Christian Saint-Pierre, ne pourrait être plus heureux.

Bonne fête! Comment vous sentez-vous?
J’ai moi-même passé mes 40 ans il n’y a pas très longtemps. C’est une étape aussi. J’ai l’impression que la revue est plus jeune et plus en forme que son rédacteur en chef. Mais c’est un autre dossier! (Rires)

Qu’est-ce qui vous rend vraiment fier en ces 4 décennies de JEU et vos 5 ans en tant que rédac chef?
Pas mal tout ce que j’ai accompli! Notamment le passage dans un autre format et à la couleur. Ç’a porté fruit. Vraiment. Je me rappelle, quand je faisais la promo pour le 150e numéro [en 2014], je disais qu’on ne fêterait pas nos 40 ans. La revue perdait des plumes année après année… Aujourd’hui, elle est mieux positionnée, elle a un lectorat fidèle. On a vraiment quelque chose à fêter!  Et, comme je suis un peu fou, j’ai décidé de tout faire en même temps : un nouveau site internet, un gros party… Je ne sais pas si je vais survivre! (Rires)

Pensez-vous que cette remontée de la revue est aussi due à l’effervescence du milieu, qui profite de l’arrivée d’une nouvelle génération, entre autres, de dramaturges (Rébecca Déraspe, Guillaume Corbeil, Sarah Berthiaume, David Paquet, Étienne Lepage…)?
Effectivement, on est dépendants du dynamisme du milieu. Après tout, nous sommes là pour faire écho à ce qui se brasse de plus stimulant. C’est pourquoi je pense que tant de gens se sont réconciliés avec la revue. À sa création, elle était très d’avant-garde, très près des jeunes. Avec le temps, elle s’est embourgeoisée, s’est mise à parler davantage des grandes institutions, d’un théâtre de répertoire, de la tragédie. Et c’est correct. Mais mon parti pris, en devenant rédacteur en chef, c’était d’être au plus près des jeunes créateurs. De mettre à la une des artistes comme Mélanie Demers, Debbie Lynch-White. Des artistes qui abolissent les frontières entre les genres et ne se demandent pas s’ils font de la danse, du théâtre ou de la performance. Des artistes qui ont des pratiques de cinéaste ou d’auteur, comme Anaïs Barbeau-Lavalette et Émile Proulx-Cloutier. Je trouve ça le fun d’attirer l’œil d’autres lecteurs qui font, oh voyons, c’est quoi cette revue avec ce couple que j’adore? (Rires)

Et le choix de Félix Antoine Boutin, auteur, acteur et metteur scène en une de ce numéro anniversaire reflète cette vision.
Mais oui! Félix Antoine, c’est vraiment l’avenir pour nous!

En avril dernier, vous avez vécu une mini-controverse avec le fameux coup de gueule de la dramaturge Annick Lefebvre, publié dans vos pages et adressé à la direction du théâtre Espace Go. Une institution qu’elle disait «en perte de curiosité, d’intégrité et de sens par rapport à son histoire» et à son mandat féministe. Avec un peu de recul, comment voyez-vous cet événement qui a tant fait parler, même en dehors du milieu théâtral?
J’ai trouvé ça extrêmement stimulant comme débat! Ce sont des choses qu’on entend constamment dans les couloirs du milieu. Mais il n’y a personne pour les dire tout haut. J’avais l’impression qu’Annick mettait le doigt dessus. On le sait : au Québec, on a peur du débat et de la chicane, à part le dimanche soir à Tout le monde en parle. Reste qu’il y a beaucoup de directions artistiques qui méritent d’être discutées.  Même si c’est sûr que je ne voudrais pas nécessairement gérer quatre tornades comme celles-là par année (parce qu’on publie aussi quatre coups de gueule), je ne regrette pas du tout, au contraire.
Et puis, Ginette Noiseux [directrice artistique et générale de l’Espace GO] a dit qu’elle allait créer un chantier de réflexion sur les enjeux féministes de son théâtre. C’est sûr que je vais être assis dans la salle quand ça va débuter!

Le théâtre est vraiment un petit milieu. Être critique en son sein, ça ne vous cause jamais de soucis?
Oh, mais j’ai fini par vivre sereinement avec ça! Tout est dans la manière dont on dit les choses. Depuis que j’ai commencé – il y a quoi? quinze ans? – mon but premier, ç’a toujours été d’être franc. Parce que je voulais exercer ce métier longtemps. Je ne suis pas arrivé là par hasard; c’était vraiment ÇA que je voulais faire. Je savais que la relation que j’allais établir avec les artistes durerait longtemps. Ç’a l’air con comme parallèle mais, comme dans une relation de couple, j’ai voulu partir sur de bonnes bases et garder la communication ouverte. C’est sûr qu’il y a des artistes qui prennent certains commentaires plus difficilement. Pendant une semaine, ils font peut-être des poupées vaudous de moi! (Rires) Mais je ne suis jamais dans l’assassinat en bonne et due forme.

Vous êtes un amoureux de théâtre depuis votre adolescence. La flamme s’éteint-elle parfois? Vous arrive-t-il de la sentir vaciller? Ou jamais, jamais?
Non, non, non! Des fois, je suis fatigué… mais ce n’est jamais le théâtre qui me fatigue. C’est l’existence, c’est l’univers dans lequel on vit. Le théâtre a toujours été pour moi un lieu de ressourcement par rapport aux difficultés du monde. Les artistes font le point, nous amènent à voir les choses autrement, à pousser plus loin notre réflexion. Ils ont un rôle fondamental. Et je ne pense pas qu’un jour, je m’en lasserai. On se lasse, c’est sûr, des spectacles moins pertinents qui reconduisent des choses qu’on a vues mille fois. Mais il n’y en a pas tant que ça, au final, desquels on ne peut absolument rien tirer.
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La revue JEU célèbre ses 40 ans
À l’Usine C

Ce soir à 17 h 30

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