Josie Desmarais/Métro Orlando Arriagada, dont le documentaire Le vote latino sera diffusé à ICI RDI mardi à 20h

Québécois d’origine chilienne, cinéaste et fondateur de la maison de production Pimiento, Orlando Arriagada a sondé l’importance du Vote latino dans un road-trip télévisuel qui l’a conduit dans 8 villes américaines, à la veille des élections du 8 novembre.

Au fil de ce documentaire, vous rencontrez des Cubains qui votent Trump la main sur le cœur, des Mexicains habitant au Texas qui le défendent avec verve, des jeunes latinos-américains de diverses origines qui se battent contre ce même personnage corps et âme, et d’autres, plus âgés, qui n’ont aucun intérêt pour l’issue de ces élections. Vous attendiez-vous à dresser un portrait aussi éclaté?
Avec mes documentaires, je souhaite toujours faire «une photo dans le temps». Une radiographie. J’ai déjà été en vacances aux États-Unis et, chaque fois, j’ai été surpris par la diversité et la quantité d’habitants latino-américains. Surpris aussi par la façon dont les populations changent, année après année. Avant, les Cubains étaient concentrés en Floride, les Mexicains en Californie. Maintenant, on en trouve partout, partout, partout. Ce n’est pas uniforme. C’est beaucoup plus éclaté comme portrait. Et la couleur change aussi. Avant, la Floride était très républicaine; aujourd’hui, elle est plus démocrate.

Avez-vous, par moments, été ébranlé dans vos valeurs? Ceux qui connaissent vos projets passés savent que vous ne seriez pas forcément le premier à apposer un crochet près du nom d’un candidat républicain. En particulier si ce dernier se nomme Donald Trump.
Oui, j’ai été surpris. On a rencontré des personnages qui avaient des positions très radicales. Très arrêtées. C’était difficile pour moi, car il fallait que je garde mon calme, que je ne porte pas de jugement. Comme ce couple de Mexicains qui habitent au Texas – de Mexicains! – qui votent Trump. J’ai essayé de comprendre pourquoi… sans tenter de me faire convaincre non plus. Je me disais OK, c’est une réalité complètement différente de celle que je vis de ce côté de la frontière. Ici, l’immigration est plus simple. L’intégration plus rapide. Je ne veux pas dire qu’il n’y a pas de racisme au Canada. Mais c’est moins tangible. C’est plus… saupoudré. Aux États-Unis, dans certains États, le racisme est une arme. Les gens ne se cachent même pas pour dire: «Heille, toi, le Latino, rampe sur le côté, on ne veut rien savoir de toi.» En Californie, les enfants de parents hispanophones ne peuvent pas étudier en langue seconde espagnole. Ça, ça m’a fait, en bon Québécois, capoter.

Vous rencontrez notamment Gonzala Moraga, directeur d’école, qui vous confie : «La formule gagnante, pour réussir, c’est de terminer ses études secondaires. L’éducation sera toujours le point de départ. Ce sera toujours l’élément déclencheur du succès aux États-Unis.» Au début du film, vous avancez également que «les gens sont mal informés». On sent que c’est quelque chose qui vous affecte (et qu’il s’agit d’une des principales raisons pour lesquelles vous faites des documentaires), l’importance de l’éducation. Vrai?
Oui. Ça me dérange, ce manque d’information. Au Texas, une grande partie de la population ne parle pas anglais et ne sait pas comment participer à la vie politique. Elle reste à l’écart. Parce que la représentativité politique des Latinos est encore faible. Il n’y en a pas assez encore à la Maison-Blanche. Et l’éducation est très, très chère. Étudier à l’université, ça coûte de 30 000 à 40 000$ par année. Et donc, dans une famille moyenne qui ne gagne même pas 15 $ l’heure? Impossible. C’est pour ça que, pour tous les politiciens latinos, la préoccupation c’est: 1. l’accès à l’éducation 2. avoir un travail juste et équitable, et 3. la légalisation. La légalisation vient en troisième, parce qu’ils savent que la première génération ne va pas en profiter.

«Pour faire ce film, on a parcouru plus de 8000km. Et on a tout fait en espagnol, afin de refléter les variations de l’accent dans l’ensemble du pays. De la Floride à Los Angeles, c’est complètement différent. C’est vraiment intéressant. En tout cas, pour moi, c’est fascinant!» –Orlando Arriagada, réalisateur et producteur

Que pensez-vous de cette citation que vous lance un de vos intervenants: «Comme disait Ronald Regan, la plupart des Latino-Américains sont des républicains qui s’ignorent. Mais tout a changé durant cette campagne.»?
Dans un sens, il est vrai que les valeurs de la société latino-américaine sont très républicaines. La religion. La famille. Mais… je ne suis pas d’accord! Je ne pense pas que tous les Latinos soient des républicains en puissance! Cela dit, je peux comprendre. Comme, historiquement, MM. Reagan et Bush sont ceux qui ont fait le plus pour la légalisation des Latinos aux États-Unis (contrairement à ce qui est arrivé avec M. Obama), certains d’entre eux ont un attachement pour ce parti. Reste que la plupart des immigrants de deuxième, troisième génération que nous avons rencontrés nous ont dit : «Non, ce n’est pas M. Trump qui va nous disqualifier, nous mettre dehors. Ce n’est pas vrai.»

Pendant cette campagne, plusieurs ont souligné que les médias, trouvant au départ Donald Trump comique et ridicule, n’ont pas vu venir sa montée spectaculaire. Dans le même ordre d’idées, à l’écran, vous présentez un partisan chauve du milliardaire qui tient une pancarte au message semi-approprié («Bald Lives Matter»). Vous insérez aussi le commentaire de cette femme qui dit voter pour Trump parce qu’il la «fait rire et l’amuse». Souhaitiez-vous montrer que ce n’est pas parce qu’on rit que c’est drôle?
Effectivement. À mon avis, les gens se sont fait avoir. La plupart des électeurs étaient fatigués, désenchantés de la classe politique. Et cet homme, qui n’avait rien du politicien classique, rien de l’establishment, est arrivé. Dans mon cas, il ne m’a jamais plu, mais certains ont assurément vu en lui un personnage sympathique. Ou intéressant. Mais rapidement, ses propos ont dégénéré. On l’a vu avec ses déclarations sur les femmes, sur les Mexicains, sur… tout le monde! Donc oui, peut-être qu’au début c’était «drôle». Maintenant, ça ne l’est plus du tout.

«Pas nous!»

Le vote latino documentaire

Comme le souligne, tristement, l’un des intervenants du documentaire d’Orlando Arriagada, l’une des répercussions les plus nocives de la campagne de Donald Trump, c’est peut-être cette division créée au sein même de la communauté latino-américaine par les propos haineux et dégradants sur les Mexicains du milliardaire.

Ce schisme, le réalisateur l’a-t-il senti en parcourant les États-Unis? «Il est vrai que ces paroles ont créé une espèce de division. Et je pense que c’était sa stratégie. Mais je pense aussi qu’au final, ces mots ont produit l’effet contraire. Les membres de la communauté se sont unis, se sont ralliés, en disant NON! Ces supposés violeurs et voleurs que Trump dépeint, ce n’est pas nous!»

Le vote latino
À ICI RDI le 2 novembre à 20h

Aussi dans Culture :

blog comments powered by Disqus