Josie Desmarais / Métro Catherine Venne.

Dans Les eaux glauques, Catherine Venne plonge dans le microcosme d’une école de théâtre. Avec toutes les confrontations profs-élèves, les jugements sévères, les amitiés nouvelles, les joies immenses et les déceptions amères que cela suppose. Son roman n’est pas calqué sur une histoire vraie. Mais.

Ayant étudié en théâtre à Sainte-Thérèse pendant deux ans, puis fait un bac et une maîtrise dans ce domaine à l’UQAM, Catherine Venne concède avoir «nettement puisé dans ses expériences» pour son premier roman. Son récit, «qui n’est pas un compte rendu documentaire», suit un groupe de vingtenaires qui rêvent de la scène. Et qui verront, dans leur école de Saint-Céleste, leurs espoirs tour à tour bouleversés, remis en question, réalisés, réduits en miettes, encouragés.

Surnommé «sexe, drogue et théâtre» («c’est ma réviseure linguistique qui l’a rebaptisé ainsi, et je l’assume totalement»), ce livre est parsemé de ces trois éléments. «Mais à 20 ans, isolés dans une petite ville… qu’est-ce qui peut se passer d’autre? En même temps, il n’y a pas que ça!»

Effectivement, il y a aussi les cours, les soirées de recueillement, les fêtes acharnées, les relations houleuses, les cruels renvois du programme sans cérémonie aucune, les spectacles à monter, les textes à mémoriser.

Le résultat est ainsi éternellement contrasté, entre les grandes joies et le désespoir solide. «Je n’aurais pas pu écrire avec vérité si je n’avais pas, moi-même, été dans cette boue et dans cette lumière», confie Catherine Venne. L’auteure, aujourd’hui chargée de cours et gestionnaire d’une entreprise de services linguistiques, ajoute qu’elle a été surprise par les réactions de jeunes comédiens qui, après avoir lu son histoire, lui ont dit : «Tu sais, Catherine, on a connu les mêmes tensions avec les profs, les mêmes exercices, la même dynamique.»

«Moi, j’ai vécu ça il y a 20 ans! s’exclame-t-elle. Je ne m’attendais pas à ce que ce soit aussi ressemblant, avec la technologie et le fait que tout va si vite – mais non! Il faut aller à la base des émotions pour être capable de les recréer. Et c’est encore comme ça en grande partie que ça se passe dans les locaux de théâtre.»

Même quand ils font des activités à l’extérieur, vos personnages reviennent toujours au théâtre. Un temps de ressourcement au lac, par exemple, se transforme en moment parfait pour pratiquer la portée de leur voix. Est-ce pour montrer l’ampleur de leur passion?

Quand on se forme dans le milieu culturel, on n’a plus de loisirs. On travaille pour ceux des autres! Il n’y a que, que, que ça. Parce que c’est la réalisation d’un rêve. Il n’y a rien d’autre dans notre univers! Les samedis, les dimanches, on fait de la tarte aux pommes? Non. On fait de la diction. On est dans la baignoire? On en profite parce que ça ouvre les cordes vocales. Aujourd’hui, je trouve qu’il y a de bonnes raisons de faire autre chose! (Rires) Mais dans ces années-là, ce n’était QUE ça, oui.

Les passages dans lesquels les étudiants jouent un rôle, sur scène ou en classe, sont probablement ceux où ils se révèlent le plus. Sentez-vous que ce sont les moments où vous les avez approfondis davantage?

Tellement! Je pense aussi les avoir analysés dans les moments de fatigue, les moments de party, les moments de discussions, et de pauses aussi. Parce qu’il y a quand même deux étés évoqués – et pendant l’été, il y a un creux, et ce dont on s’ennuie, et ce dont on ne s’ennuie pas du tout, nous aide à nous comprendre aussi!

«On parle peu du chemin qui mène à la scène. On voit les acteurs au TNM, mais combien de temps ont-ils mis avant d’arriver là? Ce roman, c’est une vision. Ma vision.»

Le rôle des professeurs est très important dans le livre. Certains stimulent énormément les étudiants, d’autres les découragent, voire les démolissent… Un sujet impossible à éviter?

Il y en a qui sont des éteignoirs. Ce n’est pas un roman dans lequel il y a une critique, mais s’il y en avait une, ce serait à ce niveau. Ce n’est pas parce qu’on n’a pas notre place quelque part (par exemple, dans une école de théâtre), qu’on ne l’a nulle part dans le monde! Et je pense que, comme pédagogue, il faut aider les gens à se construire. Pas sanctionner. Ce n’est jamais blanc ou noir.

Un autre élément important : tous les étudiants sont coupés de leur famille – pas seulement de façon physique, mais également émotionnelle. Vous n’avez qu’un seul personnage qui en est encore proche. Pourquoi ce choix?

Parce que la distance, c’est l’occasion d’un questionnement et d’un approfondissement. La seule façon de se bâtir, selon moi, c’est de s’extraire de ce qui nous a fait. C’est comme ça qu’ils se retrouvent là. Ces jeunes se construisent entre eux. Et ils entretiennent des relations assez extrêmes avec leurs parents. Il y a ceux qui n’ont jamais vraiment eu de contact avec eux, d’autres qui sont en révolte, d’autres qui aimeraient retourner «à la maison», mais qui ne le peuvent pas… Il faut aussi dire que les relations mère-fille sont, pour moi, un thème inépuisable d’inspiration.

Au fil des pages, on finit par sentir le côté étouffant, par moments, de cette ville, de ce quotidien. Durant l’année scolaire, vos personnages fréquentent toujours les mêmes endroits, où ils croisent toujours les mêmes personnes. Vous avez travaillé votre écriture en ce sens?

Oui! Je pense que les gens qui étudient dans une grande ville vivent moins ça. Mais dans l’isolement de certaines écoles – et ça, c’est une question géographique –, des communautés se créent. C’est une grande force, mais ça amène aussi un aspect de repli. Chaque mot dit dans ce cocon a une résonnance encore plus grande. Reste que, selon mes amis en littérature ou en génie mécanique, il y avait autant de rumeurs dans leur milieu. C’est un peu poche… mais universel!

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Les eaux glauques
En librairie
Aux éditions de L’Apothéose

 

 

Pour eux

En rédigeant Les eaux glauques, Catherine Venne confie ne pas avoir eu de public cible en tête. «J’avais simplement besoin de raconter une histoire. Écrire un roman, c’est un rêve que j’ai depuis toujours.»

Mais après coup, elle a réalisé que ce rêve devenu réalité pouvait toucher «les gens qui s’intéressent au domaine du jeu d’acteur, aux études en théâtre, qui sont curieux de connaître le dessous des choses.» Cela dit, elle croit que «même ceux qui ont vécu d’autres expériences durant leur jeunesse peuvent comprendre ce besoin de se sentir vivre à travers les autres». Et elle-même aurait-elle aimé lire un tel roman quand elle était sur les bancs de l’école? «Oh… oui, bien sûr. Cela aurait donné un fondement à mon expérience. Et c’est peut-être ce que j’essaie de faire pour les étudiants de maintenant.»

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