Chantal Levesque / Métro Didier Lucien

«Ici, je suis un nouvel arrivant, là-bas je suis inexistant.» Comment se sent-on dans cette étrange position? Ce no man’s land? Quand on vit dans un pays depuis 49 ans, qu’on en a 50, et qu’on nous considère encore comme «venu d’ailleurs»? «Je suis Haïtien, je ne le suis pas, ces termes n’arrêtent pas de changer, remarque Didier Lucien. J’ai voulu cesser de me faire mettre des étiquettes, et dire moi-même ce que j’en pense.»

«Un animal sauvage.» C’est ainsi que Didier Lucien qualifie Ai-je du sang de dictateur? Une pièce qu’il a écrite, qu’il joue seul, et qu’il a mise en scène épaulé par Guillaume Chouinard. «Un animal sauvage», donc, que son comparse et lui ne maîtrisent toujours pas. «Et je ne pense pas qu’on va arriver à le faire», ajoute-t-il avec un grand sourire.

Si l’idée de ne pas contrôler son propre spectacle pourrait faire paniquer bon nombre d’acteurs, elle ravit au contraire celui qui a fait rigoler une génération de jeunes Dans une galaxie près de chez vous. «Ce n’est pas un Molière où on sait très bien par où on entre, par où on sort. C’est vraiment une création qui me pousse dans mes limites.»

Dans ces limites, Didier Lucien livre sa version d’Haïti. Sa «vision québécoise de la patente. Une vision de rêve peut-être, qui n’est pas réelle pour 75 % du monde.» Mais qui l’est pour lui, dont «la culture est ici».

Ainsi, son approche n’est pas: «Je sais c’est quoi, Haïti, et je vais vous l’expliquer», mais bien «Je ne suis pas certain de le savoir, et c’est ce dont je vais parler, ce avec quoi je vais jouer.» Ce avec quoi il joue aussi: le flou de la vérité-fiction, se révélant par petites doses, endossant plusieurs rôles. Parmi eux, celui d’un animateur qui réalise un documentaire sur la perle des Antilles et qui se trouve légèrement dépassé par son sujet. Cet homme, c’est un peu lui, oui? «Ça pourrait être moi… C’est un possible… Un moi possible.»

La pièce offre aussi l’occasion au si sympathique acteur de s’interroger sur son arbre généalogique. De se poser la question du titre. À savoir: et s’il avait un lien avec les despotiques Duvalier? Et si personne ne le lui avait dit?

Avait-il… un doute? «Non! Mais la possibilité existe toujours! Par exemple, ici, y a-t-il des gens qui ont des ancêtres coloniaux ayant commis des atrocités? Qui sommes-nous réellement? Et est-ce qu’on veut nécessairement le savoir?»

Oui, les questions sont nombreuses. Et il y en a d’autres encore. Notamment: «Qu’arrive-t-il quand on donne le plein pouvoir à quelqu’un?» «La plupart du temps, plus la personne en a, plus elle se rend compte qu’elle peut avoir la mainmise sur les autres. Les présidents de compagnie ont des petites tendances comme ça, à la “je m’en fous un peu comment tu te sens”.»

Selon le comédien, ce pouvoir corromprait-il tout le monde également ou faudrait-il avoir des prédispositions à être corrompu? Il rit, choisit la deuxième option, avance qu’il faut avoir des penchants, être insensible. «Sinon, on ne peut pas être un vrai dictateur.» Puis, il pause. «Oh! Non! Attends un peu! J’ai vu un documentaire sur des fils de nazis. Et ils racontent tous que leur papa était extraordinaire à la maison. Mais, de l’autre côté, il pouvait tuer des enfants sans problème. Il doit donc y avoir des gens capables d’entretenir des relations normales avec leur entourage et voir les autres comme des objets… Eh boy. Ça devient triste.»

Sur une autre note alors, on note, nous, que la pièce est présentée comme un «Merveilleux voyage dans le monde de la dictature». «Ah! C’est un peu cynique de dire ça, concède-­t-il. Mais on appelle ça ainsi parce qu’on s’en sort indemnes. Même si c’est un cauchemar.» Parce que c’est éphémère. Parce qu’on est au théâtre. Et parce que, «notre bonheur est un peu là: dans la certitude que, même si le pire arrive sur scène, on est saufs.» Ça réconforte. D’une drôle de façon.

«Ce n’est pas une quête. C’est une excursion identitaire. Parce qu’il n’y a pas de Graal au bout du compte. Et parce que je ne pense pas pouvoir arriver à une réponse claire.»

Le choc
Arrivé au Québec à l’âge d’un an, Didier Lucien confie que «l’histoire d’Haïti n’était pas claire pour lui». Qu’il s’est réellement renseigné sur son pays natal avant de monter ce spectacle. Et que sa découverte la plus frappante a été «que les cataclysmes y font partie de la vie. Que ç’a toujours été comme ça. Ici, on a l’hiver. Là-bas, il y a les cataclysmes.»

À ce sujet, on lui demande si le séisme du 12 janvier 2010 occupe une place importante dans son show. Il hésite avant de répondre, soulignant ne pas trop vouloir en révéler. Puis, il s’esclaffe et s’exclame : «Bah, ce n’est pas grave! De toute façon, c’est une pièce! Ce n’est pas Star Wars où on ne peut RIEN dire sur le scénario!»

Donc oui, le séisme est présent. «Dans une scène, Didier, mon Didier, est au-dessus d’une maison qui s’est effondrée. Sous lui, un homme est enseveli. Et ils ont une discussion. Je trouvais que ce positionnement résumait bien celui du Québec face à Haïti.»

Cette image saisissante lui a été inspirée par l’employée d’un resto montréalais où il avait l’habitude de se rendre. En janvier 2010, elle s’était longuement absentée. Un jour, l’acteur l’avait revue, et lui avait lancé, sans trop y penser: «Heille! T’étais où?» «Et elle m’a raconté. Elle était là-bas. Au milieu de la rue. L’asphalte s’était ouvert. Elle avait vu une école descendre dans le sol avec les cris et tout. J’ai eu un gros choc. Ça m’a donné envie d’aborder l’idée d’être vivant, au-dessus de la situation. De savoir qu’il y a des gens coincés en dessous de nous et de nous demander si on souhaite les aider pour vrai, ou pas?» Encore une captivante question à explorer.

Un peu d’info
Ai-je du sang de dictateur?
À l’Espace libre jusqu’au 11 février

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