Josie Desmarais/Métro Né en 1977 à Québec, diplômé en journalisme international à l’Université Laval, Guillaume Lavallée a vécu au Liban, étudié en Tunisie et au Yémen et travaillé en Égypte, au Soudan, en Afghanistan et au Pakistan.

Avec Drone de guerre, Guillaume Lavallée offre une plongée dans un pays qu’il a couvert pendant trois ans en tant que correspondant: le Pakistan. «Avec toutes ses mutations de l’après-11-Septembre, avec ses fragilités, 
avec sa beauté. Avec son humanité.»

Dédiés à ses parents, «qui ont souffert en silence de ses errances», les Visages du Pakistan dans la tourmente, de Guillaume Lavallée, sont exactement ça: les visages véritables de ce pays. D’un jeune patron de start-up de Karachi. D’un docteur en poésie pachtoune. D’un caricaturiste de Lahore. D’un couple de la même ville qui a fondé un journal satirique. D’une vaccinatrice contre la polio qui a perdu sa sœur. D’un garçon devenu chef de sa famille à
14 ans après qu’une attaque de drones eut décimé ses proches. De «toutes les petites Malala».

Car le Pakistan n’a pas «qu’une héroïne et un méchant, comme on a tendance à le croire en Occident». Pas qu’une Malala Yousafzai et un Ben Laden. C’est pourquoi le reporter né à Québec a voulu s’intéresser «aux inconnus qui sont aussi l’incarnation de leur société».

Une société qui, le rappelle-t-il, n’a pas toujours été à ce point gangrenée par les attentats terroristes. Même si on le pense souvent à tort, comme lui-même le pensait en y arrivant, en août 2012, pour le compte de l’AFP. «On a le sentiment que la violence est congénitale à ce pays et qu’il en a toujours été ainsi. Mais ce n’est pas le cas. Tout est arrivé après le 11-Septembre. C’est la tache d’huile de l’intervention américaine en Afghanistan qui est venue déverser ses effets jusqu’au Pakistan, qui l’a transformé.»

Et ce sont ces transformations qu’il détaille dans son livre, expliquant comment le fait de «vivre un attentat tous les 10 jours pendant 15 ans» peut changer un peuple, une ambiance.

Avouant «ne pas aimer beaucoup parler de lui», le journaliste de 39 ans s’éclipse pour laisser toute la place à ces femmes, ces hommes, ces enfants, qui incarnent le quotidien au «pays des purs». Et si son récit est truffé, certes, de données, il l’est aussi, beaucoup, de couleurs, de saveurs, de sourires, de tristesse, de confidences, même de rires. «Oui, je parle d’enjeux géopolitiques, locaux, nationaux, identitaires, mais j’aime que le lecteur n’ait pas besoin de photo, puisse voir, sentir, tremper son biscuit dans le thé comme s’il était réellement là. Afin qu’il puisse voyager. Pas seulement être choqué ou indigné.»

L’aspect du voyage est d’ailleurs aussi important que celui de l’analyse et du reportage pour le journaliste qui enseigne à l’École des médias de l’UQAM. «J’essaie d’amener les lecteurs dans mes bottes, illustre-t-il. Sans être le sujet, sans prendre les gens par la main, je veux qu’ils sentent le terrain, la poussière, la beauté des choses. Parfois la dureté.»

Comme l’électrochoc ayant secoué le pays le 16 décembre 2014: l’attentat de Peshawar, où 150 personnes ont perdu la vie, dont 132 élèves. Dans ses pages, il s’en souvient comme d’«un Bataclan avant l’heure, un Bataclan contre des enfants». «Les plus petits cercueils restent les plus lourds… » ajoute-t-il. «Même en Occident, les gens se rappellent de cet attentat. Non pas à cause du nombre – il aurait pu y avoir
50 morts, il aurait pu y en avoir 200 – mais parce que c’étaient des enfants. Par définition, des innocents. Pas des belligérants, mais la pureté même de toute société.»

L’auteur raconte aussi comment, à la violence désormais omniprésente, beaucoup opposent la poésie. Mais cela ne suffit pas. Même les mots s’imprègnent des attaques, des bombardements, des morts. Un aspect dont Guillaume traite dans ses écrits, inspiré par ce collègue qui avait rédigé un article sur la façon dont «les termes de guerre étaient revenus dans la chanson pop pakistanaise». «Même l’expression la plus fondamentale et la plus pure a été teintée par le vocabulaire du drone, de l’attentat. C’est fou comme toutes les métaphores d’amour se sont transformées en métaphores de guerre. Ce qui était le rouge des lèvres est devenu le rouge du sang… Si ç’a infiltré jusque-là, c’est qu’il s’agit d’un sujet de préoccupation quotidienne, qui touche le cœur des gens.»

En guise d’exemple de la façon dont l’horreur se glisse dans les moindres détails, il se souvient d’une occasion qui l’a «fait rire». Enfin, tristement rire. «C’était dans un restaurant et le menu proposait le Suicide Whopper. J’ai demandé au serveur: “Why is it called like that?” Et le serveur de répondre: “Well, you know! Because you’re in Peshawar, ha ha ha!”»

L’auteur le démontre dans son livre: la transformation du tragique en absurde devient presque une nécessité, une façon de rendre le réel plus supportable. «Sinon, ce n’est pas vivable», dit-il.

C’est ainsi que des zones tribales pakistanaises il nous entraîne aux clubs de nuit de Karachi, la capitale économique du pays. Un passage qui sert diverses causes. Parmi celles-ci: «Montrer à ces gens de l’autre côté que les Pakistanais font quand même la fête. Comme tout le monde.»

Comme tout le monde, mais pas comme avant. Le reporter rappelle qu’il y a
 40 ans, il y avait «des boîtes de jazz, tout le monde dansait, c’était olé olé». «Quand on voit l’image d’aujourd’hui, on voit le contraste. On comprend que la guerre afghane a déversé énormément d’héroïne, d’opium, d’opiacés divers sur le Pakistan, à rabais.»

Cette opposition entre ce qui était et ce qui est advenu permet de montrer que cette «drone de guerre» ne se résume pas qu’à une chose. «En Occident, ce dont on entend parler, ce sont des attentats suicides. Mais il y a plein de secteurs de la société qui sont touchés. De vecteurs du corps. De l’âme humaine.»

Des journalistes 
au front

Mercredi soir à 19h, la Cinémathèque québécoise présente le documentaire Un journaliste au front. Une table ronde sur la liberté de presse suivra la projection. Animée par André Lavoie, critique de cinéma au Devoir, la discussion réunira aussi le réalisateur du film, Santiago Bertolino, ainsi que le reporter québécois et auteur de Drone de guerre Guillaume Lavallée.

Ayant clos les dernières Rencontres internationales du documentaire de Mont­réal, le long métrage, produit par l’ONF, suit le Canadien Jesse Rosenfeld (pigiste, notamment, pour The Daily Beast et The Guardian) dans son quotidien sur le terrain, au Moyen-Orient. Après la projection spéciale de mercredi soir, le docu prendra l’affiche vendredi.

 

Drone de guerre – Visages du Pakistan dans 
la tourmente
En librairie 
aux Éditions du Boréal

 

 

https://www.onf.ca/film/journaliste_au_front/

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