Collaboration spéciale Image tirée du film Sickfuckpeople de Juri Rechinsky

Demain soir, «Phi  Rechinsky». Pour l’occasion, le centre sis dans le Vieux-Montréal présentera coup sur coup deux films du jeune cinéaste ukrainien. «C’est osé!» s’esclaffe-t-il.

«Je trouve que c’est une idée très risquée de montrer deux films en une soirée», lance joyeusement Juri Rechinsky en ouverture de discussion. Vous voulez dire deux films en général ou vos deux films à vous? «Les miens! Pour être honnête, je n’oserais jamais vivre l’expérience moi-même! Ça doit être très… intéressant comme défi.»

Il éclate de rire.

Pour l’avoir fait, on peut dire que oui, c’est intéressant. En fait, intéressant dans le sens de troublant, poignant, douloureux. Le premier film, Sickfuckpeople, un documentaire, a l’effet d’un coup de massue. Le deuxième, Ugly, une œuvre de fiction, agit à peu près de la même manière. On en sort complètement sonné.

«Personnellement, je serais détruit après avoir regardé Sickfuckpeople! s’exclame toujours aussi joyeusement le réalisateur. J’aurais besoin d’un moment pour m’en remettre. Cela dit, je suis jaloux de ceux qui n’ont jamais vu un de mes films et qui verront les deux d’un coup. J’aurais aimé essayer ça.»

Tourné sur plusieurs années, Sickfuckpeople est d’abord paru sous la forme d’un court métrage, en 2011. Deux ans plus tard, le cinéaste né en 1986 proposait une version longue. «À l’époque, j’étais beaucoup plus jeune. Je n’avais pas grand-chose à perdre et j’essayais d’échapper à des soucis personnels. J’avais un immense désir, et un immense besoin, d’échapper à ma réalité.»

Le moyen qu’il a trouvé pour ce faire? «Me plonger dans quelque chose qui m’avait toujours fait peur, que je n’avais jamais réellement connu. Un monde différent qui, je le croyais, me montrerait les solutions à mes problèmes personnels. Des problèmes dans ma famille, dans ma vie.»

Ce monde, ç’a été celui de jeunes sans-abris vivant seuls dans une cave à Odessa. Des copains partageant des peines, des rires, de maigres repas, et des seringues. «Un jour, mon ami directeur photo et moi avons cogné à leur fenêtre. Nous avons demandé si nous pouvions entrer et ils nous ont dit oui! Bien sûr! Trente minutes plus tard, ils oubliaient notre présence et nous avons commencé à filmer.»

Mais il n’a pas arrêté son tournage après avoir capté quelques scènes-chocs, merci, bye, see you. Non. Juri Rechinsky a plutôt passé plusieurs années à suivre les traces de ses nouveaux potes. Son film se divise d’ailleurs en trois parties : la première, «L’enfance», où on pénètre dans cet univers dénué d’adultes. La seconde, consacrée à «La mère» que cherche un de ces adolescents, qui s’est sorti de la drogue. Et la troisième à «L’amour» d’une jeune femme, désormais mariée, qui va donner naissance à son premier enfant.

L’ensemble est rempli de déchirante tristesse et d’instants lumineux. D’images tragiques et de parcelles de bonheur. On imagine que le tournage a parfois été émotionnellement violent pour le cinéaste. Non?

«C’était exigeant, mais je ne pourrais pas dire que de passer du temps avec ces jeunes était déconcertant, rétorque-t-il dans son anglais chantant et poétique. J’ai vécu beaucoup de moments vraiment agréables et légers avec eux. Je ne dirais pas que c’était plus lourd que de fréquenter des gens dits “convenables” au quotidien!»

D’ailleurs, c’est là que Sickfuckpeople frappe : les passages les plus déprimants sont ceux où des étrangers interviennent. Où des personnes supposément bien vues, «qui habitent dans des maisons, qui mangent à leur faim et qui sont des membres honorables de la société», jugent la situation de ces gamins à qui la vie n’a pas fait de cadeau.

Comme dans ce village lointain où le jeune ex-toxicomane cherche sa maman, dont il a perdu la trace. «Vous savez où elle habite? Vous n’auriez pas son numéro?» demande-t-il à son ex-beau-père. Puis à un voisin. Et à un autre. Les réponses claquent. «Aucune idée.» «Va te faire voir.» «Arrête de filmer, putain.»

«C’était un aperçu vraiment effrayant d’un endroit très loin de là où j’ai grandi, raconte le réalisateur, qui a étudié en cinéma à Kiev. Il y avait des bagarres, des gens qui voulaient nous taper dessus. Un endroit perdu géographiquement, économiquement. Humainement aussi.»

Un autre moment déchirant survient à l’hôpital où se rend la jeune femme sans-abri, enceinte, dans le but de se faire soigner. «Tu n’es pas un être humain!» la tance sa grande sœur, de haut.

C’est dans cette partie de son film que Juri Rechinsky a inséré une image qui montre sa vision du travail de documentariste. Alors que le personnel médical monte dans l’ascenseur avec la patiente désemparée, une infirmière lance : «Vous montez?» Moment de flottement. Les portes se ferment, la caméra reste à l’extérieur. «J’ai justement songé à cet instant récemment, confie le réalisateur, pensif. Pas seulement pourquoi je ne les ai pas suivis, mais surtout pourquoi j’ai inclus cette scène dans le montage. Je crois qu’au final, ça décrit, de façon assez honnête, ma position de réalisateur. Et celle du public aussi. Nous observons un fragment de vie, nous pouvons être plein d’empathie et tout. Mais il y a certaines portes que nous ne voulons pas passer.»

Lui-même s’est cogné à une porte quelque temps après avoir terminé Sickfuckpeople. Les soucis qu’il avait cherché à fuir en réalisant ce film, en fuyant dans ce monde, sont revenus le hanter. Il s’est mis à faire des cauchemars. Et n’a pas eu d’autre choix que de donner corps à Ugly. Une fiction rassemblant ses peurs quant à la maladie, à l’amour, à la famille. Un film de peu de dialogues, d’ambiances amplifiées, où la nature et ses caprices occupent le premier plan. «En fait, c’est une des raisons pour lesquelles je fais des films, souligne-t-il. Ces moments où je tourne et qu’un élément extérieur commence à faire une interférence, à s’en mêler. Comme cette tempête qui se met à rager, ou cette neige qui commence à tomber. J’ai alors un sentiment complètement irrationnel et mystique de ne pas être tout seul sur cette Terre.»

Phi  Rechinsky
Samedi au Centre Phi
Sickfuckpeople à 17h
Suivi de Ugly à 19h

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