Josie Desmarais/Métro Shawn Jobin

Sur Éléphant, son premier album, Shawn Jobin manie les mots avec adresse pour parler d’anxiété, moquer la glorification d’un mode de vie exagéré et retrouver son chemin sur une autoroute qui n’en finit plus. Sur des beats où l’électro côtoie les envolées jazz, le rappeur fransaskois danse sa vie tout en affrontant les obstacles qu’elle dresse sur son chemin.

Éléphant. Comme l’éléphant dans la pièce. Comme l’éléphant de la pièce-titre de son premier album aussi. Cet éléphant métaphorique que Shawn Jobin a égorgé et dont il ne reste qu’un squelette dans le placard.

Un squelette qu’il doit «maintenant parader sur la place publique, ce qui comporte un certain risque». Car même s’il a tué la bête, il en traîne la carcasse. Cet opus, c’est une façon de se libérer de son poids? «Un peu. En parler, c’est comme laver son linge sale en public. Moi, je le fais sur un disque. Je commence avec un bang

Un bang sombre. Puisque l’animal représente le spectre de l’anxiété. Des crises qui tombent sur ceux qui en souffrent. Et qui «mènent à penser qu’on perd la tête».
Mais ce n’est pas qu’en termes noirs et écrasants que Shawn décortique «le monstre».

Son long jeu est traversé de rayons de lumière, d’espoir et de portes de sortie. «Si on parle de sujets lourds, automatiquement, on a une responsabilité de parler d’espoir», estime le rappeur, qui vit à Regina.

C’est pourquoi il a aussi parlé de rétablissement. Du fait que «c’est possible de vivre avec la maladie, de s’en sortir, de l’apprivoiser».

«Je trouve que si on parle de sujets lourds, automatiquement,  on a une responsabilité  de parler d’espoir aussi.» – Shawn Jobin

Passionné d’histoire (il arrive au café avec son exemplaire d’Ardennes 1944 d’Antony Beevor), il insiste sur l’importance de savoir ce qui est venu avant. Tout en «avançant, progressant, développant».

Il insiste aussi sur l’importance de trouver les mots justes, d’aller droit au point. «J’aborde le rap en me posant, en travaillant le texte, en installant le contexte, en entrant dans le vif, en essayant d’être pertinent.»

Par exemple sur la pièce Bordel. Où, sur des rythmes nocturnes, il scande «foutre le bordel» à répétition. Et clame la peur de se réveiller à 30 ans. Peur qu’il a déjà? À 24 ans? Peut-être. Inconsciemment. Après tout, il en a parlé, non? «C’est peut-être signe que je m’en suis rendu compte, si j’ai écrit une chanson là-dessus, lance-t-il. Mais aujourd’hui, je suis rendu bien plus smart!»

Cette «chanson sarcastique» rit de tous ces gens qui vivent au-dessus de leurs moyens. Comme il l’a lui-même fait à l’époque où il venait à Montréal pour se produire une fois de temps en temps, sur invitation, avec des amis musiciens. «On se disait tellement “Yes! Ça marche!”», se souvient-il avec un sourire qui signifie «j’étais jeune et naïf».

«On dépensait nos chèques de paye dans des soirées inutiles, enchaîne-t-il. On avait une chambre d’hôtel, mais on avait de la misère à payer notre loyer!»

Bref, le genre de soirées où le minibar semble être une bonne idée. «On vit en dehors de nos moyens, on est pris là-dedans. Mais à un moment, on se revire. Et on réalise : oh shit, qu’est-ce que j’ai fait de ma vie?»

De sa vie à lui, Shawn fait beaucoup. D’abord, il la consacre à la musique. Ensuite, il travaille pour l’association Jeunesse en français, dont le but est de créer des possibilités francophones pour les jeunes de la Saskatchewan de 12 à 25 ans.

«Je me bats bec et âme pour la francophonie dans mon quotidien!» lance-t-il avant de se reprendre : «Oh. Je voulais dire : bec et ongles.» Mais le lapsus est trop joli pour qu’on le laisse passer.

La question de la langue, d’ailleurs, celui qui a récemment participé aux Francouvertes l’aborde seulement sur une pièce de son album. Fou. Sur laquelle il se dit : «Fou face au j’m’en-foutisme des textes remplis d’anglicismes / L’avenir de notre langue est cauchemardeux / Quand je vois des jeunes gênés de parler français / Par peur qu’on se marre d’eux.»

Autre instant phare de son Éléphant, réalisé par Sonny Black? Mon shambala, «morceau plus spirituel», écrit sur un coup de tête, agrémenté de chants hindous. Une idée de son comparse Mario Lepage, qui officie à la direction musicale et aux multi-instruments.

Dans cette pièce, Shawn avoue: «Je pensais l’avoir perdu pour une minute / Mais après avoir écouté Belzébuth / je me suis vite remis de ma chute.» Référence à ladite chanson des Colocs, Belzébuth, donc, qu’il a écoutée alors qu’il était «dans un grand creux». «Quand j’ai entendu cette toune, j’ai pensé oh my god. Je ne l’ai peut-être pas si difficile que ça!»

Notons ici que, côté textes, Shawn ressent un lien avec les Français Nekfeu et Georgio. Sans oublier le Belge Roméo Elvis, «qui est super dope».

Toutefois, question instrumentation, il reluque plutôt du côté de la côte Ouest des États-Unis. Plus précisément en Californie. Tyler, the Creator, Earl Sweatshirt, Vince Staples… Et Kendrick Lamar, qui a été l’étincelle d’allumage de La déroute, morceau teinté d’un joli jazz. «On était en studio avec Mario, on travaillait sur la pièce et on trouvait qu’il manquait quelque chose, se souvient Shawn à ce propos. Le jour d’après, on a entendu du Kendrick, et on a dit: c’est du sax qui manque là-dessus! Tout le long de la toune. Juste du free style

Résultat? «On a trouvé Alexandre Dodier, un saxophoniste montréalais super solide. On a mis la track et on lui a dit: “Freestyle that shit!”»

Ce sont donc les notes d’Alex qui enrobent l’histoire de La déroute. Celle d’un gars, assis au bar, toujours à la même place, sur son triste tabouret. Un gars qui traverse une crise existentielle. «Le refrain est très simple : “Les deux coudes sur le bar / C’est chez moi ici / Pourtant c’est loin d’où j’ai grandi”», rappelle le rappeur avant de préciser : «C’est un peu un clin d’œil à ce que je vis dans l’Ouest canadien.»

En effet, Shawn Jobin a fait la moitié de sa vie ici, l’autre là-bas. «Half and half. Ma mère est tombée enceinte à La Ronge, en Saskatchewan, et elle a pris la décision de redescendre au Québec pour me donner naissance. Jusqu’à 14 ans, j’ai vécu à Portneuf. Puis j’ai été la rejoindre à nouveau en Saskatchewan.»

D’où peut-être ces interludes qui ponctuent son disque. Ces moments de respire. Un pas de recul, une pause, et on replonge. «Ça fait du bien d’avoir un petit break, concède-t-il. De digérer ce qu’on vient d’avaler. Après, on continue. On rentre dedans.»

De la même façon que ce disque rentre dedans. La bonne façon.

Shawn Jobin / Josie Desmarais

 

Infos

  • Aux Francos samedi à 19h au Club Soda, en première partie de Georgio
  • Éléphant, désormais disponible

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