Marc-Antoine Dufresne Les soeurs Boulay

Le Festival en chanson de Petite-Vallée a clos sa 35e édition avec un plateau explosif composé d’Éric Lapointe, Karim Ouellet et de la formation rock franco Raton Lover. Survol du festivalier.

«C’est un événement unique au monde. On ne pourrait jamais imaginer pareille proximité ni convivialité dans aucun autre festival en France. Bref, c’est le parc national de la chanson», confie Philippe Couret du Festival Détours de chant à Toulouse, également coorganisateur d’un festival de joutes verbales en compagnie de Dick Annegarn. Le légendaire créateur des classiques Bruxelles et Sacré Géranium a d’ailleurs présenté son tour d’un chant en solo dans une… école, pour le plus grand bonheur des amateurs de chansons en général et d’Alan Côté en particulier. Ce grand manitou du Festival en chanson qui est un fan fini du grognon mais sympathique artiste néerlandais et citoyen engagé depuis des lunes.


Louis-Jean Cormier – Photo: Bujo7988

C’est la nouvelle collaboration entre le Festival en chanson de Petite-Vallée et celui de Tadoussac, programmé quelque jours auparavant, qui a permis de partager les frais pour inviter non seulement une telle pointure à se produire chez nous, mais aussi une délégation de programmateurs et de journalistes européens afin d’assister aux deux événements. Une très heureuse initiative qui a d’ores et déjà des retombées positives pour les deux partenaires. Ce qui augure très bien pour la suite des choses.

D’autant plus que Pierre-Karl Péladeau, patron de Québecor et nouveau grand partenaire du Festival en chanson, nous a assuré sous le soleil exactement qu’il veillerait à la postérité de ce carrefour marquant de notre culture populaire et dont on craignait pour la survie, il y a encore deux dans.


Karim Ouellet – Photo: Bujo7988

Vu de la ville, ça ne paraît pas tant mais au fil des ans le Festival en chansons est devenu une espèce de Mecque où la plupart des artistes qui font ce métier pour les bonnes raisons rêvent de se produire. Avec son vaste volet créatif, l’endroit est également une pépinière de talents qui a vu l’éclosion de Bernard Adamus, Daniel Boucher, Émile Proulx-Cloutier et autres Catherine Major. Cette dernière, venue en famille avec son conjoint Moran et leurs trois enfants, nous a offert un très beau concert en dépit d’une fièvre carabinée, résultat d’un virus sympathiquement transmis par la marmaille… Ajoutez à cela que son batteur avait quitté Montréal dans la nuit après un spectacle et fait 10 heures de route pour venir rejoindre l’artiste qui se produisait en après-midi!

Fait intéressant: au moment où l’on parle abondamment, et avec raison, du peu de présence des femmes dans les festivals, Côté et sa bande avaient aussi programmé Sarah Toussaint-Léveillé, Amylie, l’excentrique et subtile Klô Pelgag, la délicate et aérienne Joëlle Saint-Pierre (et son vibraphone), une belle découverte qui ne déplaira pas non plus aux fans des sœurs Boulay ou de Cœur de pirate, en plus des joyeuses délinquantes des Hay Babies, qui nous ont présenté un souriant concert rock and surf.


Klô Pelgag – Photo: Bujo7988

Cette année, la bande des huit chansonneurs comptait autant d’hommes que de femmes, avec notamment Lou-Adriane Cassidy (La Voix, 2016), qui a remporté cinq prix dont celui de la «chanson canon». De son côté, le Normand Boule, s’est démarqué pour son utilisation perspicace et bien sentie de la langue française, tandis que le Fransaskois Étienne Fletcher méritait le prix du public et qu’à Juste Robert (voir À la volée) revenait le grand prix de 10 000$ qui le conduira à enregistrer en studio. Ce volet « relève », qui est au Festival ce que le vent est à la Gaspésie, s’est fait plus discret que par le passé, parce que sa formule a changé: les artistes sont en résidence pendant plus d’un mois à partir de Montréal avec des escales à Québec, Tadoussac et finalement Petite-Vallée. Formule gagnante.

Le dernier jour a sans doute été le plus intense du Festival. En après-midi, Richard Séguin venait pour une dernière fois présenter le spectacle de son actuelle tournée: Les Horizons nouveaux avant que Lapointe, rôdé au quart de tour, ne casse la baraque en soirée. Droit comme un chêne, Séguin nous a prouvé une fois de plus qu’il fait partie du gotha. À la fois solide et modeste, il incarne encore aujourd’hui le Québec debout qui tend les bras. De mémoire de journaliste, je n’avais jamais vu autant de gens ému aux larmes après un concert. Complètement subjugué, le chanteur de Raton Lover n’hésitait pas à se demander pendant la pause: «Pourquoi je ne l’ai jamais vu avant!»


Richard Séguin – Photo: Arte Tracto

Parmi les autres temps forts de ces voyages sonores, il y a eu ce matin où le journaliste prit son déjeuner seul sur la terrasse, tandis que Dick Annegarn pianotait un blues. Plus tard, celui-ci nous dira ce qui pourrait être la quintessence de ce séjour à Petite-Vallée: «Ce n’est pas ma carrière qui m’a donné les plus beaux moments de ma carrière, mais les voyages. Je regarde la mer et je vois une humilité, une température, un souffle… Au Cambodge, face au Mékong, par 35° C, il y avait un chanteur aveugle avec une petite radio qui chantait devant des bus bondés de pauvres et d’indigènes. Il y avait là une beauté sublime du paysage. Je crois que les artistes, il faudrait qu’ils essaient d’être aussi beau que les paysages qu’ils traversent.»

À la volée
Coup de cœur: des chansons rassembleuses. Un spectacle qui, sous l’égide du charismatique Florent Vollant, propulse des jeunes artistes d’origine amérindienne et aussi non autochtone dotés de très fortes personnalités. Né d’un rêve d’Alan Côté, le spectacle ouvrira le Festival Innu Nikamu en août. Les planètes sont bien alignées pour une tournée du collectif (qui comprend notamment Marc Déry et Joëlle Saint-Pierre) en France.

Moment défoulatoire: la reprise du succès Tous les cris les Sos par les sœurs Boulay avec un chœur de quelques centaines des personnes qui composaient le public sous le grand chapiteau.


Les soeurs Boulay – Photo: Bujo7988

Coup de cœur bis: la chanson Il tombe des cordes du chansonneur Juste Robert. Véritable coup de poing au plexus qui m’a rappelé l’époque où l’on découvrait Desjardins. « Le cœur comme un parc à chien avec des yeux de Labrador », lance-t-il en boucle. Une ligne qui n’aurait pas déplu à Bukowski.

Moment bouuuuh: le chanteur western acadien Laurie LeBlanc, dont le tour de chant ressemble à une infopub avec ses nombreuses autoréférences, une présentation digne de K-Tel International (RBO) et des autopromos visuelles en guise de… décor! Man, ton public n’est pas un guichet automatique!

Moment savoureux: la colorée mairesse de Grande-Vallée, qui tient aussi le stand à crèmaglace, présenta les deux spectacles d’ouverture du 175e anniversaire de sa ville, en collaboration avec le Festival, comme étant des spectacles « professionnels ». Qu’on se le tienne pour dit!

Moment citoyen: Dick Annegarn qui invite les habitants de Petite-Vallée à venir interpréter a capella à la Télé Sourire (communautaire) des chansons transmises de génération en génération et dont on a oublié les auteurs, pour sa «Verbothèque». Un lieu de collecte du « patrimoine de l’oraliture » qui prendra forme sur une chaine YouTube, laquelle diffusera de chants recueillis dans l’ensemble de la francophonie.

Moment kioute: un dude qui demande sa femme en mariage sur scène pendant le spectacle de Dumas, six ans après l’avoir rencontrée à un spectacle de… Dumas!

Chanson canon: Ça va ça va, écrite par Philémon et interprétée par Lou-Adriane Cassidy. Cette interprétation lui a d’ailleurs a valu le prix Sirius XM.

Moment mystification: Shawn Barker et son hommage à Johnny Cash. Costard desperado, cheveux gominés, guitare au thorax et regard perçant comme pour viser, Barker fait mouche. Sortant peu à peu de son personnage, allant même jusqu’à se la jouer très rock, le clone, solidement accompagné par les Mountain Daisies, a revisité d’une voix très « cashienne » plusieurs époques, dont celle de la fin du célèbre homme en noir et de son sublime testament musical: American Recordings.


Shawn Barker – Photo: Bujo7988

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