Gray Matter Productions ABU

C’est une histoire dont Arshad Khan ne voulait pas forcément parler. Mais les histoires importantes ont cette façon de venir vous hanter et de ne pas vouloir être ignorées, oubliées. Alors, prenant son courage à deux mains, le cinéaste montréalais l’a racontée. L’histoire de son Abu, qui signifie papa en arabe. Celle de sa relation complexe avec cet homme compliqué. Celle de leur réconciliation.

«La migration est l’une des choses les plus difficiles au monde. Ça, et faire son coming out

Il a fallu des années à Arshad Khan pour être en paix avec ces deux éléments. Le long périple qui l’y a mené, il le relate dans Abu. Un premier long métrage dédié principalement à son père regretté. Un artiste qui, avec le temps, a cessé de s’intéresser à la musique, à la photographie et aux fêtes qu’il aimait tant pour se tourner vers ses croyances, ses prières, ses prêches, et s’éloigner de plus en plus de son fils. Un homme qui a longtemps nié l’homosexualité de ce dernier, lui conseillant de changer, de «faire un effort».

«Toutes nos discussions se terminaient par un combat de cris. Il revenait toujours à mon manque de foi et à mon orientation sexuelle. Évidemment, il gagnait toujours. Il avait Dieu de son côté», raconte Arshad.

Dans son documentaire, c’est aussi sa propre quête spirituelle que le réalisateur raconte, et son désir de réconcilier sa religion et sa vie personnelle. Une vie qu’il a longtemps voulue conforme aux désirs de son père, de la société de son Pakistan natal.

«J’ai grandi en pensant qu’être gai était une anomalie», confie-t-il. Jusqu’au jour où il a décidé de faire son coming out. À lui-même. «C’est la plus importante des étapes, n’est-ce pas? Être honnête avec soi. Dire : je ne vais pas détruire la vie d’une femme juste parce que la société me dit que de l’épouser, c’est “la bonne chose à faire”. Je vais être moi, je vais être vrai, même si ça heurte certaines personnes.»

«Ce film est un appel au respect, à la dignité, à l’élévation de l’humanité, à la réconciliation entre les communautés.» – Arshad Khan, cinéaste

Aujourd’hui, Arshad Khan semble heureux. Et si reconnaissant. Notamment à tous les collaborateurs qui l’ont épaulé dans la création de son docu, composé d’archives familiales en VHS, en Super 8, d’entrevues, d’extraits de films qui l’ont marqué, de séquences animées. «Je n’aurais jamais pu y arriver sans mon monteur Étienne Gagnon. Ni mon concepteur sonore Sylvain Bellemare, qui a remporté un Oscar pour Arrival – incroyable! Ni mon amoureux et producteur exécutif Miguel Jimenez», énumère-t-il de sa voix apaisante.

C’est cette même voix qui narre le film de façon poétique, profonde, personnelle, perceptive. Et qui, comme au quotidien, pose énormément de questions. Comment représenter des gens qui sont décédés? Comment leur rendre justice? Et comment le faire tout en racontant une histoire sincère et divertissante?

Car l’aspect divertissement est important. C’est triste, touchant, tragique. Mais aussi rigolo. «Les moments de véritable joie jumelés à ceux de grande peine, c’est ce qui rend la vie intéressante», remarque Arshad.

Et son film aussi. Inspiré par Stories We Tell de Sarah Polley et Tarnation de Jonathan Caouette, il évite totalement «l’autoapitoiement, le bitchy». «Je ne pouvais pas être injuste avec mon père. Je devais être aussi objectif et sincère que possible. Il fallait que je maîtrise mon ego!»

Abu porte du coup la marque des meilleurs docus à la première personne : il parle de cette dernière, le «je», Arshad. Mais aussi du monde qui nous entoure.

Ainsi, le récit commence par l’histoire de ses parents. Qui est intimement liée à celle de l’Inde et du Pakistan.

Avance rapide de plusieurs années. Arshad est le cinquième bébé «très glamour!» du clan Khan. Il aime poser, se maquiller, faire des chorés sur Grease.

Le récit continue : après des années de bonheur profond à Islamabad, et moins heureuses à Lahore, sa famille s’envole, pleine d’illusions, vers cette terre qu’elle imagine de rêve. Le Canada. Mississauga. Là où le jeune homme pense trouver «un nouveau monde, une nouvelle vie, un nouveau lui». C’est l’hiver 1991. Désenchantement. «Quand on immigre, c’est comme une renaissance, explique-t-il. C’est une façon de s’habiller différente, une façon de parler différente. Et de réaliser qu’être Pakistanais dans ce nouvel environnement, c’est nul et pas cool, c’est épeurant. Très épeurant.»

Mais dans la douleur de l’adolescence, dans le rejet et la différence, dans l’incompréhension de ses propres désirs qu’il croit interdits, une lumière. Cette bibliothécaire qu’il salue dans son film. Qui, un jour, lui glisse en douce un exemplaire du Maurice de E.M. Forster. Un roman relatant un amour homosexuel. Adapté au cinéma par James Ivory, avec un jeune Hugh Grant dans le rôle-titre. Encore aujourd’hui, Arshad s’émeut à ce souvenir. «C’était incroyable pour moi! J’étais isolé en banlieue, je ne faisais que le trajet de l’école à la maison, et de la maison à l’école. Je n’avais pas de vie sociale, pas d’ami. Je serai éternellement reconnaissant à cette dame d’avoir été si attentionnée, d’avoir vu qui j’étais.»

En regardant Abu aussi, on voit Arshad. Son amour infini pour sa grande sœur, son idole, femme forte s’étant battue pour sa liberté. Sa tendresse pour sa maman, qui peine à accepter qui il est. Puis son engagement militant pour la paix après un autre événement fondateur, le 11 Septembre. Qui a transformé sa famille pour toujours. «Après l’effondrement des tours jumelles, mes parents ont dû affronter tant de rejet, tant de peur, qu’ils ont commencé à percevoir le monde autrement. Ils sont devenus extrêmement pieux, ils se sont refermés sur eux-mêmes.»

Désormais, celui qui a étudié en cinéma à Concordia perçoit également le monde autrement. «Toute ma vie, j’ai eu peur de ce que les gens allaient penser de moi. J’ai longtemps été fâché. Contre mon père, contre son jugement. Et je l’ai jugé à mon tour. Mais j’ai compris que ma colère, que ma révolte, que mes diatribes n’allaient rien régler. C’est par mon cinéma que j’espère maintenant émouvoir les gens, inspirer le changement.»

Abu
Présenté dans le cadre de Fantasia en présence du cinéaste
Au Théâtre D.B. Clark, ce dimanche à 14h

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