Josie Desmarais

«En tshiluba, Makanda signifie force, remarque Pierre Kwenders avant de servir la parfaite accroche, d’un air entendu à la je-me-doute-bien-que-ce-sera-repris-en-citation-principale: «Pour citer Star Wars, je dirai donc: “Que Makanda soit 
avec vous.”» Fan du Seigneur des anneaux («c’est mon film préféré de tous les temps») et de Game of Thrones, Pierre Kwenders adore les mondes qui font rêver. «Tu sais bien que ce n’est pas vrai, mais quand l’intrigue est bonne…!»

Makanda – At the End of Space, the Beginning of Time ne fait pas forcément partie de la même veine stylistique fantastique. Quoique. Lancé jeudi dernier au FME, dans le joli froid de Rouyn-Noranda, d’ores et déjà salué – notamment par la bible musicale américaine Pitchfork –, l’album est de ceux qui amènent ailleurs.

C’est lui-même que le chanteur montréalais d’origine congolaise amène ailleurs lorsqu’il monte sur les planches, lorsqu’il écrit. Si beaucoup d’artistes disent que leur personnalité scénique est une extension d’eux-mêmes, PK, lui, fait une coupure, une distinction. «Sur scène et en réalité, je ne peux pas être le même. Sinon, la vie serait épuisante!» s’esclaffe-t-il. D’une créativité inépuisable, il confirme avoir été «moins timide» sur son second album studio, aux musiques composées par le réalisateur Tendai Baba Maraire, du duo hip-hop de Seattle Shabazz Palaces. Signant les textes, l’auteur, lui, dit s’être «laissé aller, côté personnel». «Je raconte des histoires que j’ai vécues. Je me suis ouvert un peu plus.»

Dans la pièce d’ouverture, justement, Bittersweet Mornings, vous chantez: «I can’t help it baby, i make love for fun, my life is like a car crash, i hit it and run.» Ça fait partie de cette idée de s’ouvrir un peu plus… 
à l’interprétation?
C’est ouvert à l’interprétation, oui! (Rires) Cette chanson parle du moment où vous rencontrez quelqu’un un soir. Soudain, vous avez ce rêve qui commence à se dessiner dans votre esprit. Vous passez une nuit extraordinaire et un matin vous vous réveillez, et il n’y a personne à côté, quoi! (Rires) Bittersweet Mornings. Ce sont ces matins amers qui arrivent de temps en temps.

Mais les veilles de ces matins n’en valent pas moins la peine d’être vécues?
Ah oui! Mais bien sûr! (Rires)

Sur la chanson Woods of Solitude, qui se clôt sur un magnifique solo de guitare de Hussein Kalonji, vous répétez: «Je vous en supplie.» Vous nous suppliez de quoi?
De me laisser vivre. C’est la chanson la plus personnelle de l’album, une sorte d’introspection, d’acceptation de soi que j’ai écrite à l’aube de mes 
30 ans. C’est le moment où j’ai décidé que je n’en avais rien à cirer du chemin que les autres avaient tracé pour moi. Que je ne le suivrai pas. Que j’allais tracer le mien. Que j’allais faire ce que je veux, quoi.

D’un point de vue artistique?
D’un point de vue artistique, oui. Personnel aussi. Tout était là-dedans.

Comme vous l’avez joliment noté, Makanda signifie force. Cette force vous a-t-elle habité avant que vous commenciez à enregistrer? Pendant? Ou est-ce que cet album vous en a donné?
Oh oui, pendant! Définitivement. Parce que j’ai été honnête avec moi-même. J’ai parlé de choses qui m’importaient. Et puis, parce que j’ai rendu un hommage à trois femmes de ma vie, qui m’ont toutes inculqué de très bonnes valeurs. Ma mère m’a appris à être fonceur. Mon admirable grand-mère, qui a élevé toute seule huit enfants, m’a transmis sa détermination. Et ma tante regrettée, grâce à laquelle ma mère et moi avons déménagé au Canada, m’a donné la joie de vivre.

Vous terminez votre album avec un appel à Wake the Fuck Up. De quoi souhaitez-vous qu’on se réveille?
Mais de tout! De tout! Cesser de dormir au gaz, comme on dit. Il faut se réveiller, agir, personne ne le fera à notre place. Il y a des gens qui sont dans des relations malsaines, en amour, et qui ne le réalisent pas. On dirait qu’ils sont en train de rêver. Il faudrait qu’ils se réveillent. Qu’ils se sortent de là. Dans mon pays d’origine, au Congo, il y a des choses qui arrivent qui ne sont pas très agréables. Si mes compatriotes congolais écoutent ça, j’aimerais qu’on fasse quelque chose. Wake the fuck up! On ne devrait avoir peur de rien!

Cette phrase que vous chantez, et dont vous avez aussi fait votre titre, At the End of Space, the Beginning of Time, comment vous la percevez?
L’idée derrière ça, c’est que là où tout commence, c’est aussi là où tout se termine. On vit dans un cercle. Tout a tendance à se répéter, en bien comme en mal. Et puis, il y a ce côté planant de l’album qui fait en sorte qu’on peut se perdre dans cet espace. Là où le temps n’a plus aucun sens. Pourtant, tout ne fait que commencer en fait.

Wake the fuck up!
C’est ça! (Rires) C’est un peu ça le délire, quoi!

Le Globe and Mail a noté que ce disque comporte des touches de… surf rock. Qu’en dites-vous?
Je vais le prendre! (Rires) Mais je dirais qu’il y a beaucoup d’influences – de la rumba, du funk, du disco. Il y a de tout. On aime bien catégoriser les choses, mais je n’aime pas l’être, moi. Je n’aime pas non plus les termes comme «world music» et même, de moins en moins, les mots «musique électronique». Tout le monde en fait aujourd’hui! Il faut arrêter, ça n’existe plus, ça.

À la sortie du Dernier Empereur Bantou, votre premier long jeu, vous avez souvent été présenté comme faisant de la «world 2.0»…
… arhhhhhhh…

… Votre soupir semble répondre à la question 
qu’on allait poser. À savoir: êtes-vous tanné?
Tanné! Tanné! Complètement. Après ce sera quoi? World 3.0? Non. Ça sonne très iPhone 5, iPhone 7. J’aimerais juste qu’on dise : «Ah, Pierre 
Kwenders a sorti un nouvel album. Un bon album.»

«Do, ré, mi, fa, sol, la, si. Même si le contexte culturel change parfois, on utilise les mêmes notes partout. Et on parle tous à peu près de la même chose. De nos bonheurs, de nos malheurs. Je ne vois pas pourquoi il faudrait catégoriser les choses.» –Pierre Kwenders

Un album de Pierre Kwenders?
Exactement. Ce n’est ni de la world, ni de l’électronique. Je suis une personne hybride. Je suis né et j’ai grandi au Congo, je suis venu au Canada, j’ai passé par la Belgique, j’aime voyager, découvrir de nouvelles cultures, de nouvelles musiques. C’est ce que je veux représenter.

Et chanter, à votre façon, un hymne à l’amour? Ce que vous faites avec la pièce La La Love?
J’aime parler de sensations fortes que tout le monde a envie de ressentir de temps en temps. Quand on rencontre une personne qu’on aime, qu’on ne veut pas la laisser partir. Et qu’on la retient, même si on sait qu’on ne devrait pas. En même temps, j’essaie de ne pas en dire trop. Juste assez pour titiller. Puis, je laisse les gens imaginer le reste! (Rires)

Surfer entre les langues vous permet-il de laisser planer le flou plus facilement?
Exactement. Et puis, d’exprimer différentes émotions. Quand on dit: «I love you», il y a un côté plus «le fun». Et quand on dit «Je t’aime» en français et «je t’aime» en lingala, ça ne vibre pas de la même façon. Il y a une tonalité différente, des sensations différentes. Je ne ressens pas nécessairement la même chose quand je prononce ces mêmes mots dans ces différentes langues.

Et quand c’est quelqu’un d’autre qui les prononce, vous ressentez différentes choses aussi?
Oh oui! (Rires)

Makanda – At the End of Space, the Beginning of Time
Sous étiquette Bonsound
Lancement mercredi soir à 20h 
au Centre Phi

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