Avec son casting sauvage et son tournage dans un motel miteux en périphérie de Disney World, The Florida Project a permis au réalisateur Sean Baker et à son légendaire acteur Willem Dafoe 
de se mettre en danger.

«Je crois que le public en a marre du misérabilisme et de ce qu’on surnomme la “porno de la pauvreté” [poverty porn]. C’est injuste, condescendant et irrespectueux envers tout le monde. Je voulais raconter cette histoire à la fois grave et étonnamment drôle pour 
combattre la stigmatisation associée à l’itinérance.»

De toute évidence, le réalisateur américain Sean Baker, au moment de notre rencontre pendant le Festival international du film de Toronto, a peaufiné le discours associé à son sixième long métrage, The Florida Project, qu’il décrit comme le dernier volet d’une trilogie sur la criminalisation du sexe (après Prince of Broadway et Tangerine). Le cinéaste de 46 ans parle d’une approche cinématographique de «vérité pop», de ses héros comme des «misfits de l’Amérique», de son esthétique rose bonbon comme d’une approche «hyperréelle» et d’un casting si sauvage qu’il «n’a rien eu de bien rassurant pour les producteurs».

On sent poindre sous la terminologie soigneusement choisie du cinéaste la campagne que son distributeur, A24 (Moonlight, Room), met tranquillement en œuvre en vue des Oscars. Et c’est tant mieux, car ce film mérite tous les éloges et tous les échos favorables qui se sont peut-être déjà rendus jusqu’à vous. Déjà encensé à Cannes, The Florida Project raconte les péripéties de la vie de Moonee (Brooklynn Prince), une gamine espiègle de six ans qui vit avec sa maman monoparentale (Bria Vinaite) dans un ancien motel reconverti en habitations temporaires à Orlando, en lisière de Disney World, et de sa magie.

Avec son arrière-plan de lutte contre la précarité, le film suit Moonee et sa bande pendant un été, alors qu’ils s’amusent à réinventer avec humour, imagination et acuité un univers dont ils n’ont pas les clés.
«Lorsque j’étais enfant, je vivais tout de façon plus intense», explique Baker à Métro au sujet de l’inspiration hyperréelle et très saturée de son film. «Mon sens de la vue et des couleurs était plus aigu. Mon directeur photo Alexis Zabe et moi voulions évoquer cela en faisant exploser toutes les composantes: que les grillons fassent plus de bruit, que l’autoroute 192 éclabousse les spectateurs, qu’on absorbe tout avec l’ouïe et le regard d’un enfant.»

Baker, dont le dernier long métrage, Tangerine, avait été entièrement tourné avec un iPhone 5, aime se mettre en danger. Ici, le risque reposait surtout sur le choix de deux actrices non professionnelles pour interpréter les rôles de Moonee et de sa maman. Mais après avoir complété le casting de Tangerine sur la (regrettée) application mobile Vine, il a eu la certitude que de nouveaux visages (dont la maman de Bria, découverte sur Instagram) pouvaient tenir tête à l’acteur, scénariste et producteur Willem Dafoe, qui crève l’écran dans le rôle du très paternel gérant du motel où habitent les personnages.

«Contrairement à la plupart des filles sur Instagram, qui ne font que des moues plus ou moins aguicheuses, ce que Bria [Vinaite] avait publié m’a convaincu qu’elle avait quelque chose à dire, qu’elle était vive d’esprit et qu’elle ne se prenait pas au sérieux. 
Je me suis dit: tiens, voilà notre Hailey!» – Sean Baker, réalisateur


L’homme en noir
Au cours d’une rencontre-éclair avec Willem Dafoe, véritable légende au parcours caméléonesque ayant travaillé entre autres avec Scorsese, Lynch, Von Trier et Anderson, l’acteur a expliqué que la proposition de tourner dans un motel en périphérie de Disney World lui avait tout de suite plu. «Si Sean m’avait dit qu’on tournerait en studio, j’aurais trouvé ça nettement moins intéressant, avoue Dafoe, tout de noir vêtu. Moi, je veux être là où ça se passe vraiment. Si je voulais m’écraser devant la télé ou lire sur mon divan, je ne ferais pas ce métier.»

Dafoe et Baker partagent cette passion de créateurs qui souhaitent se mettre en danger et emprunter de nouvelles voies. Dans le cas de Dafoe, cela se traduit souvent par des collaborations avec des cinéastes très originaux qui ne veulent pas tout divulguer sur leur projet, ce qui suscite une certaine appréhension chez lui. Mais ce n’est pas tout à fait le cas de Baker, que Dafoe décrit comme «un être doux, réfléchi et beaucoup plus chaleureux que certains des gens avec qui [il a] déjà collaboré».

Dafoe précise tout de même que la perspective de partager l’écran avec des jeunes sans expérience, tous plongés au cœur de cet environnement où vivent leurs personnages fauchés, lui a permis de se mettre en péril. «Lorsqu’on pense pouvoir contrôler le processus, on a tendance à s’en tenir à ce qu’on connaît. L’ego s’en mêle. Mais lorsqu’on perd l’équilibre ou qu’on ignore où on s’en va, on doit faire un acte de foi et s’engager de façon différente. Ça permet d’apprendre de nouvelles choses. On a alors un enjeu personnel. Ça allume.»

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