Mario Beauregard/Métro «Je ne dis jamais que je suis écrivain», confie Lise Tremblay, auteure de L'habitude des bêtes, paru aux Éditions du Boréal.

Il suffit parfois de peu de choses pour bouleverser un destin. Dans L’habitude des bêtes, c’est l’apparition d’un loup qui vient troubler la quiétude d’un village endormi.

Pour son sixième roman, Lise Tremblay plonge dans ses terres saguenéennes pour offrir une réflexion sur la mort, la vieillesse et la rédemption. Tout cela avec, en trame de fond, l’ouverture de la saison de chasse et le retour dans la région de meutes de canidés.

«L’idée est née lorsque mon voisin m’a dit qu’il avait vu un loup», explique candidement l’auteure, qui habite «dans le bois» à Saint-Fulgence, à proximité des monts Valins, depuis sa retraite de l’enseignement.

«Un loup? Un loup, ça ne s’approche pas du monde. Je soupçonne mon voisin de fantasmer! s’esclaffe-t-elle. Mais la phrase est restée. Des fois, quelqu’un va me dire une phrase, un mot et ça me frappe. Ça peut-être ben niaiseux. Mais je serai obsédé par ce bout de phrase. Ça ne prend vraiment pas grand-chose, une petite phrase, une petite situation et ça fait naître un roman.»

Cette histoire née simplement est racontée tout aussi sobrement par le dentiste Lévesque, «un chien sale qui devient bon», selon sa créatrice.

Pendant des années, il a ignoré sa femme et sa fille pour pêcher et chasser, passant d’une pourvoirie à une autre dans son hydravion.

«C’est quelqu’un qui avait pas mal de pouvoir, riche, et tout. Il ne se sortait pas le zizi partout comme on voit aux nouvelles ces temps-ci, mais il était puissant, imbu de lui-même, jeune et fort.»

S’il a travaillé dans les réserves autochtones du Nord, ce n’est pas par compassion, mais simplement parce que le gouvernement payait le gros prix. C’est toutefois là que s’est produit le déclic, lorsqu’en pleine tempête, avant de prendre l’avion vers le sud, un vieux lui met dans les mains un chiot. Un chien dont il ne peut se débarrasser et qu’il finira par aimer.

C’est la première fois qu’il aime quelque chose. À 40 ans.

«Je pense que la vérité est sûrement plus dans les romans que partout ailleurs sur la Terre. Parce que tu peux y dire des vérités qui ne sont pas “disables” dans la vie.» – Lise Tremblay

Transformation
Au moment où le récit débute, le dentiste a déjà changé. Il renoue avec sa fille, qui a subi une ablation des seins pour régler son problème de genre, son chien adoré est mourant, tout comme sa voisine Mina. Confronté à la mort et à sa propre vieillesse, il décide de choisir la bonté.

«En vieillissant, son point de vue sur le monde change. Il est plus faible. Il doit être moins fendant», précise l’écrivaine à propos de son narrateur.

«Vieillir apporte une vision différente. Mais, malheureusement, le vieillissement est problématique dans notre société. Ça approche la vulgarité, d’être vieux. Ça n’a pas de sens. Une étape de la vie humaine ne devrait pas être vulgaire», déplore celle qui a enseigné la littérature pendant près de 30 ans au cégep du Vieux-Montréal.

C’est seulement en tant que spectateur que le Dr Lévesque pourra observer le village se déchirer autour de la question des loups. D’un côté, les chasseurs qui veulent s’en débarrasser prestement par crainte de la compétition et, de l’autre, ceux qui souhaitent réserver l’espèce.

Car, même s’il est installé depuis plus de 20 ans dans le village, il demeure encore et toujours un «étranger» aux yeux des habitants de longue date.

«Il ne peut être impliqué dans le conflit. Son employé, Rémi, est très clair. Blancs, Noirs, Asiatiques… S’ils ne sont pas nés au village, ce sont des étrangers. Il n’est pas raciste. Il est contre les étrangers, tous les étrangers!».

Une situation qui fait écho à celle que vit parfois Lise Tremblay dans son patelin.

«Je suis née à Chicoutimi-Nord, à six kilomètres en amont de Saint-Fulgence, et on me dit encore que je ne viens pas “d’icitte”. Ça me fait rire!»

Rémi, c’est aussi la frange du village qui refuse de se confronter aux chasseurs qui perdent la tête.

«Il veut la paix! dit l’auteure avec son bel accent du Saguenay. Il ne veut pas de confrontation. C’est un trait typiquement québécois. La confrontation, c’est difficile. Ce n’est pas dans notre culture. Ce n’est pas nécessairement une faiblesse. Je considère que c’est davantage une marque culturelle, on n’est pas chicanier.»

«Dans Rémi, je reconnais mon père, mes oncles. C’est un personnage très intuitif. Pas instruit, mais savant. D’une certaine façon, il maîtrise son monde. Il n’est pas malheureux. Il est soumis au destin. Je l’aime beaucoup.»

Humilité

L’amour de la simplicité, on le trouve dans toute l’œuvre de Lise Tremblay, à la fois dans son écriture, ses personnages et sa propre modestie.

«Je suis une fille d’ouvrier, ma vision du monde va rester la même toute ma vie, même si je suis allée à l’école. Je ne peux pas changer mon rapport au monde, insiste-t-elle. Je n’ai pas toujours fréquenté des gens qui avaient quatre noms et qui allaient à l’Université de Montréal! Mon monde est dans mes livres. Pour me rappeler d’où je viens.»

Malgré sept ouvrages salués par la critique, un Prix du Gouverneur général (en 1999 pour La danse juive) et le Grand Prix du livre de Montréal (en 2003 pour son recueil de nouvelles La Héronnière), Lise Tremblay a encore de la difficulté à se considérer comme appartenant au monde littéraire.

«Je ne dis jamais que je suis écrivain. Ça vient de ma classe sociale. J’ai toujours travaillé pour gagner ma vie; l’écriture, c’était en parallèle. Je ne suis pas capable de me projeter comme écrivain total. Je le suis, je le sais, mais on dirait que ce n’est pas ma vraie place.»

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