Marie Demers, Amélie Panneton, Sandra Sirois Photos: Josie Desmarais / Montage: Emmanuelle Houle

Trois styles, trois plumes, trois univers. Que ce soit à travers la littérature jeunesse, le roman ou la chicklit, ces auteures publiées chez Hurtubise font résonner leur voix. Drôle et pétillante, poétique et sensible, forte et incisive.

Sandra Sirois

Sam perd la carte, soit. Mais dans le procédé, elle trouve de nouveaux amis, du courage. Découvre aussi de nouveaux endroits, se découvre, elle. Un peu comme l’a fait Sandra Sirois.

À 23 ans, Sam est adepte des déclarations dramatiques. «Je hais ma vie!» Ça ne va pas à sa job, dans une compagnie d’assurances pour laquelle elle n’a aucun intérêt. Ça ne va pas avec sa mère, femme «hyper matérialiste qui collectionne les chandelles décoratives (qu’il ne faut surtout pas allumer)». Ça ne va pas avec son dernier kick Ryan, qui n’a pas de temps pour elle (mais pour une autre, oui).

Sur un coup de tête, elle achète un billet d’avion. Voyager, elle ne l’a jamais fait (sauf une fois à New York, au secondaire). L’avion, elle ne l’a jamais pris. Ce sera toute une expérience. Comme cela le fut pour Sandra. «Je ne savais même pas que, dans un avion, on entendait des bruits de moteur! Sam, dans le fond, c’est une caricature de moi-même.»

Animatrice à MATv et miss météo, la pétillante jeune femme raconte avoir «voyagé dans 32 pays, habité en Australie, en Hongrie, en Autriche, étudié en Belgique, visité la Grèce, la France, l’Allemagne, l’Irlande, l’Espagne, le Portugal, travaillé en Saskatchewan.»

À l’image de son héroïne, Sandra parle vite, raconte des anecdotes où se mêlent sa lapine Loulou et l’huile de noix de coco qu’utilisent les sœurs Kardashian. Dans son roman, on trouve partout des parcelles de cette énergie. La remarque «Même si je me trouvais dans un film de la série Alien, je serais la première passagère à être dévorée» en est un exemple.

«Il n’y a rien que je fasse dans la vie qui soit plate. Je déteste la platitude. Je voulais écrire le livre qui fasse en sorte que le lecteur ne veuille pas sortir de l’autobus à son arrêt tellement il ne veut pas le lâcher. – Sandra Sirois, auteure et animatrice

Rythmé, sans temps mort, son roman est fait de pensées qui défilent à mille à l’heure. «J’ai eu tellement de fun à l’écrire! lance-t-elle. Mon rêve, ça serait qu’une fille ou un gars me dise j’haïssais ça la lecture, dans la vie, mais grâce à toi, j’y ai pris goût.» Habituellement, dans les romans de chicklit, genre que Sandra dit pratiquer, c’est dans la ville que c’est le fun, que c’est dynamique, que ça se passe. Mais ici, Montréal est moche et triste. C’est dès qu’on en sort que les descriptions se font plus colorées, que tout scintille.

«Effectivement, puisque, enfin, il se passe des choses dans la vie de Sam! Au début, elle a l’impression que son existence est monotone, plate, elle veut vivre des choses», remarque l’auteure, avant d’ajouter en riant : «Je n’ai rien contre Montréal! J’ai grandi dans le Sud-Ouest, et je l’ai tatouée sur le cœur!»

À la fois naïve et intrépide, Sam veut tout voir, en commençant par les expériences plus touristiques. Oktoberfest, l’île de Koh Phi Phi «où se trouve la plage du film The Beach», en Thaïlande. Mais plus ça va, plus elle s’éloigne des centres qui grouillent de voyageurs. «Au départ, elle veut fuir ses problèmes. Mais même au loin, elle se met les pieds dans les plats. À un moment, elle est exténuée. Elle comprend que ses peurs,elle doit les affronter.»

Et celle qui a très peur de la solitude réalise finalement qu’elle aime ça. Que la vie peut être excitante, même quand on est seul.

Et si au départ elle est complètement obnubilée par les garçons et que dès qu’elle en trouve un de son goût, «je veux lui faire
2 000 enfants, je rêve au mariage», plus ça va, plus elle s’en détache. «En fait, mon roman, c’est une histoire d’amour sur une fille qui tombe en amour avec elle-même, lance Sandra. Je voulais dire aux filles : ne mettez pas les gars au centre de vos vies! Pour trouver le véritable amour, c’est important!»

Importante aussi, sa dédicace aux lecteurs : «J’aimerais apprendre à vous connaître;)» et son invitation à ce qu’ils lui écrivent après avoir lu son histoire. Car ce que Sandra veut, c’est rassembler. Dire «nous avons tous fait des conneries!», «nous avons tous été coincés dans un boulot nul!» «Je voulais vraiment que les gens se reconnaissent en elle.»

Sam perd la carte
Édition Hurtubise
Sandra Sirois sera au Salon du livre de Montréal vendredi, de midi à 13h, et samedi, de 17h à 18h, au stand 400.

Amélie Panneton

Jeunesse. «Il y a des moments, comme ça, où les choses sont trop grandes pour qu’on puisse les décrire.» Dans Comme une chaleur de feu de camp, Amélie Panneton parle de grandes choses en les décrivant avec délicatesse, finesse.

Ce n’est pas une saison dans la vie d’Emmanuelle. C’est un hiver, un printemps, un été. C’est un moment très intense dans la vie d’une adolescente qui se pose énormément de questions. Qui nage «un peu trop de fois par semaine». C’est seulement là qu’elle se sent bien. Dans les effluves de chlore et dans son corridor étroit où elle parcourt ses longueurs. Sinon, c’est sa vie qu’elle trouve beaucoup trop étroite. Un peu grincheuse, discrète, dotée d’une bonne répartie, elle n’est pas trop certaine d’aimer l’idée qu’«on ne choisit pas qui on aime». Son père, qui officie aux lundis spaghetti, son frère «qui a le tonus d’une larve». Et sa maman infirmière en burn-out. Lorsqu’elle la regarde, elle «voit une version pastel de ce qu’elle était avant».

Dans «l’énorme bloc de béton qui sert de polyvalente», pas si sûre de vouloir se tenir avec «les quelques semi-amies qui lui restent encore», elle s’efface. Dans «la bulle qu’elle maintient entre elle et les autres».
Mais ça, c’est avant. Avant qu’arrive son nouveau voisin. Qui écoute des vinyles, qui écoute du country, qui l’écoute, elle.

Après son recueil de nouvelles si joliment intitulé Le charme discret du café filtre (paru aux éditions de la Bagnole), puis son roman, Petite laine (aux Éditions de Ta mère), Amélie Panneton a eu l’idée d’un autre roman. La catégorie Jeunesse s’est imposée.

«Je ne suis pas une auteure de l’imaginaire, de rebondissements, de l’extraordinaire, remarque celle qui relit souvent Anton Tchekhov et Alice Monroe. Je parle davantage des petites et des grandes choses qui peuvent affecter quelqu’un de façon réaliste dans le quotidien.»

«Je voulais raconter l’histoire d’une fille qui soit le plus éloignée de mois possible. C’est plus facile de construire un personnage de cette façon pour moi! Sinon c’est trop tentant de déteindre sur lui et de lui donner tout ce qu’on est.» – Amélie Panneton, auteure

Ainsi, Emmanuelle planifie les activités qu’elle fera lorsque la cloche ne sonnera plus. «Je trouve ça fascinant, les étés à l’adolescence. C’est comme un entre-deux, un moment de transition, durant lequel on voit juste les gens qu’on veut vraiment voir. L’été n’a pas la même signification, la même texture qu’à l’âge adulte.»

Une texture qui a teinté son écriture. «Le bord de la rivière, le terrain de pratique de golf, les promenades à vélo, il fait toujours chaud, Emmanuelle est toujours rouge.»

Elle se demande aussi si c’est si grave que ça de passer inaperçue. Bientôt, elle ne le sera plus. Elle est témoin d’une agression sexuelle dans les vestiaires de la piscine. «Les policiers ont pris ma déposition. Ma version des faits. Ça tenait dans une toute petite page insignifiante. J’ai pensé à tous les gens dont la vie serait chamboulée.»

«Après le mouvement AND et le procès de Jian Gomeshi, j’ai commencé à me demander comment, surtout à l’adolescence, on perçoit sa responsabilité par rapport aux victimes d’agression sexuelle, remarque Amélie. Comment les soutenir? Qu’elles dénoncent ou non leur agression.»

Car, au sujet de la dénonciation, la victime dans le livre dit : «J’ai juste pas envie.» «Ça me semblait important que ce ne soit pas prescriptif. Qu’une personne qui subit, la façon dont elle guérit ou continue sa vie, ça lui appartient.»

 

Et de ne pas faire de l’héroïne de son roman une héroïne justement. De faire en sorte qu’elle soutienne sa camarade qui a vécu un traumatisme. Mais qu’elle ne soit pas là «pour sauver la situation». «Même si elle rêve de donner une volée au responsable.»

L’auteure trentenaire, qui a grandi en Acadie, termine d’ailleurs son roman par sur une série de «Je ne sais pas si». «Je ne voulais pas être jovialiste; maintenant elle a bien réfléchi, et elle a plein de certitudes.»

«Je ne suis pas travailleuse sociale, psychologue intervenante, je n’ai pas de prétention éducative. Mais j’aimerais alimenter des réflexions.»

Comme une chaleur de feu de camp
Édition Hurtubise
Amélie Panneton sera au Salon du livre de Montréal dimanche, de 11 à midi, au stand 400.

Marie Demers

Roman. «S’aimer, se faire violence, c’est ça écrire.» Comme la protagoniste de ses Désordres amoureux, Marie Demers estime «ne pas avoir d’autre talent» que celui des mots. «Sinon, ce serait quoi? Je ne vois pas.»

«J’ai des cheveux frisés. Je fais du vélo. J’ai un pug. Il s’appelle Henri IV et il parle avec un accent français dans ma tête.»

Ça, c’est Marie qui le dit. Mais aussi son héroïne, Marianne. Une fille qui apostrophe les grands noms de la littérature sur la place qu’ils ont laissée – ou plutôt pas – aux femmes. «Come on, Steinbeck!». Qui décrit, de façon incisive, drôle, singulière, «coliss», «shitfuck», «un instant de perfection frimeuse dans un ensemble problématique» et qui trouve la liberté, le souffle de l’écriture en Colombie. Sa Mariane se dit aussi que, si elle avait signé Tout ce que j’aimais de Siri Hustvedt, elle serait heureuse pour l’éternité. «C’est tellement intelligent, bien écrit. Tout est là, dans ce roman!» lance l’écrivaine.

Dans celui de Marie, intelligent, bien écrit, on suit son «interminable adolescence», les anecdotes de ces moments passés avec «son ex, la restauration».

Si In Between, son premier roman pour adultes, abordait le deuil de son père, Les désordres amoureux traite des relations amoureuses. De celles, toutes croches dont elle ne veut plus.

Cette fois, l’auteure montréalaise a essayé, de son propre aveu, de pousser les choses plus loin. «Dans le premier, je me suis quand même censurée. Je parlais de la famille, je protégeais mon entourage. Mais les gars que j’ai datés, je m’en fous, je peux en parler ouvertement comme je le sens.»

Celle qui a participé au recueil de nouvelles érotiques de Stéphane Dompierre confie qu’à l’image de sa Marianne, qui veut «lire du sexe! Et sale de préférence», elle a voulu écrire la sexualité de façon vraie. «C’est très difficile, très touchy. Au début, mes scènes étaient cucul. La limite est très fine entre être cucul et être juste trash. C’est drôle, mais des fois, c’est aussi une question de logique. Comment ça peut fonctionner, comment les corps sont superposés.»

«J’aime écrire sur la sexualité avec un regard cynique. Dans les romans, c’est comme si c’était toujours beau, beau, fun, fun, parfait, parfait. Mais c’est pas ça, la réalité! C’est plein de subtilités de consentement, de désirs, de « fakage ».» – Marie Demers, auteure

Dans son roman, qu’elle qualifie de féministe, elle parle du flou du consentement, de la pratique du stealthing, soit lorsqu’un homme enlève le condom pendant la relation sexuelle sans que son partenaire s’en rende compte. Elle parle aussi d’avortement. «De le coucher sur papier, c’était à la fois dur et jouissif, douloureux et profondément délicieux. C’était vraiment bizarre.»

Ce que Marie veut, c’est parler de choses dont on ne parle pas d’habitude. Dans ses romans pour adultes, comme ses livres jeunesse. «Je ne veux pas juste être un autre livre qu’on empile parmi d’autres, je veux être plus singulière, plus signifiante.»

Les gens qui affirment qu’ils écrivent pour eux? «It’s total bullshit! Pourquoi on écrit sinon? À moins d’écrire dans un journal intime “aujourd’hui j’ai mangé un grill cheese”.»

Dernièrement, Marie a obtenu une charge de cours en création littéraire à l’UdeM. «Je suis une étrange professeure, je fais beaucoup de jokes, je suis un peu vulgaire. Mais je pense que je leur apprends des affaires!» Par exemple, l’humilité. Et l’importance de la réécriture.

Marie, on sent qu’elle le fait beaucoup. Relire, replacer, couper, affiner. «Le rythme, la sonorité. J’aime le travail méthodique de la langue.»

Et elle dit, comme son héroïne, «Quand j’écris, je m’aime plus fort.»

«Dans l’immédiat, dans la vie, je manque de recul, je suis très épidermique, très spontanée, ça peut me servir, des fois ça me dessert. Dans l’écriture, je suis capable de m’analyser, de voir comment j’aurais pu agir différemment. Porter un regard critique sur moi-même, c’est important.»

Les désordres amoureux
Édition Hurtubise
Marie Demers sera au Salon du livre de Montréal vendredi, de 18h à 19h, et samedi, de 16h à 17h, au stand 400.

 

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