Centres jeunesse, foyers de groupe, unités, visites de travailleurs sociaux… dans DPJ, le documentariste Guillaume Sylvestre voulait montrer les 
différents aspects de la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ), cette «énorme machine qui est un mystère pour la plupart des gens».

On suit, sans narration aucune, cinq histoires, toutes assez bouleversantes: celles de deux adolescents en centre jeunesse et celles de trois familles, dont une monoparentale, dans lesquelles les parents font preuve de négligence envers leurs enfants.

D’où vous est venue l’idée d’un documentaire sur 
la DPJ?
Tout le monde entend parler de la DPJ; c’est une institution, mais c’est aussi un mystère pour la plupart des gens. Donc, ça m’intéressait. J’avais soumis l’idée au cours d’une entrevue dans le temps de [mon film] Secondaire V, et les communications de la DPJ m’ont appelé – il y avait une ouverture.

Est-ce que ç’a été difficile d’approcher ces gens?
J’ai l’impression qu’il y a tellement peu de monde qui porte attention à ces gens-là que, dès que tu as un intérêt et qu’ils voient que tu n’es pas là pour les traiter de pauvres ou d’incapables, ils sont prêts à t’ouvrir leur porte. Et puis, c’était clair que je ne travaillais pas pour la DPJ.

Qu’est-ce qui vous a frappé?
Je ne m’attendais pas à ce que le travail des travailleurs sociaux soit aussi intense. Tu as l’impression qu’il y a toujours une bombe avec trois fils qui va sauter et qu’il faut qu’ils tirent sur le bon fil. Même les petites rencontres anodines peuvent avoir des effets irréversibles et dramatiques sur l’enfant, la mère, la famille. Ils sont tout le temps un pied dans le vide, dans un cadre légal très rigide, mais ils jouent dans les zones les plus fragiles de la nature humaine.

Ce que les gens veulent, c’est dire que c’est épouvantable, que les parents sont épouvantables, et que les travailleurs sociaux sont épouvantables, qu’ils retirent des enfants. C’est ce qu’on entend, alors que la réalité est toute en nuances.

Le film montre aussi la vulnérabilité des parents face à leur condition et au système. Vous vouliez montrer cet aspect également?
Même dans les histoires dramatiques, comme certaines dans le film, il n’y a a pas de coupable et de victime claires. Ce qu’on voit souvent dans les médias, ce sont les cas de violence extrême ou de parents psychopathes, mais c’est rare. La grande majorité de ces parents-là aiment leurs enfants, mais les aiment tout croche.

Ce n’est pas qu’ils veulent du mal à leurs enfants, mais ils sont incompétents comme parents. Il y a de la sous-alimentation, des parents qui donnent du lait condensé à des bébés parce qu’il est en spécial au Dollarama. Il y a de la sous-stimulation, des bébés qui sont couchés toute la journée ou devant la télé à partir de deux mois.

Dans le film, la mère 
d’un enfant dit que la 
DPJ, ce «sont de belles paroles» parce qu’elle est passée par là. Même ceux qui connaissent ça ont l’impression que c’est un mauvais système.
Oui. Mais en même temps, la jeune qu’on suit au foyer Pierrefonds avec son éducatrice, elle, la DPJ l’a sauvée. Sans son éducatrice, elle serait probablement morte. Aujourd’hui, elle fait des études en littérature à l’université. Il y a beaucoup d’adultes qui vont dire que, s’ils étaient restés dans leur famille, ils seraient devenus des criminels ou ça aurait été terrible.

Donc, la DPJ fait bien 
son travail?
C’est tellement immense. Ce que j’ai vu, ce sont des travailleurs sociaux qui, en grande majorité, font un travail extraordinaire avec les outils qu’ils ont, mais ils sont tout le temps tributaires du tribunal. À la DPJ, ils ne réparent pas des chars, alors la moindre erreur prend des proportions dramatiques, et les médias sautent là-dessus. Mais ce sont souvent des décisions du tribunal qui font que la situation éclate. On le voit dans le film, dans la scène qui mène au retrait des jeunes filles de la famille de huit enfants. Ils se sont fait débouter trois fois au tribunal. Ils ne font pas ça sur un coup de tête, loin de là.

On est loin de la DPJ 
qui enlève froidement 
des enfants, donc?
Pas froidement. Les travailleurs sociaux essayent de travailler avec les parents et les enfants pour le mieux. Mais on est dans un système qui est extrêmement intrusif. Quand la DPJ entre dans ta vie, elle ne le fait pas à moitié, et je comprends que tu les hais quand elle le fait.
Moi, ce que j’ai vu, ce sont des gens dévoués. C’est l’armée de l’ombre, personne ne parle d’eux, ils ont mauvaise presse. Si j’avais suivi un dossier avec un travailleur social pourri, qui prend de mauvaises décisions, je l’aurais mis, mais je ne l’ai pas vu, ce dossier-là.

Les intervenants doivent justement prendre des décisions sur des relations très intimes. Pourtant, ils gardent la tête froide…
Oui parce qu’ils sont formés pour ça, mais ils ont tout le temps un doute ou une inquiétude, et il y a beaucoup de burn-out. Parfois, ils ont 10, 15 familles comme on en voit dans le film. Parfois, le juge remet une enfant chez elle, et eux savent que ça va péter. Ils rentrent le vendredi chez eux et ça leur reste dans la tête. Faire une carrière de 25 ans comme ça, sur la ligne de feu, il y en a peu qui le toughe. Souvent, ils font deux, trois ou cinq ans et vont au signalement, au téléphone.

Les histoires ont quand même un dénouement 
qu’on peut considérer 
comme étant positif, sauf peut-être celle du jeune 
garçon en unité, dont la 
mère va être arrêtée, et 
qui termine le film. 
Pourquoi ce choix?
Je ne voulais pas finir sur la scène où ils plantent des fleurs dans le jardin. Il y a des histoires de succès, mais la roue continue de tourner. Les signalements augmentent chaque année. Peut-être parce qu’on en parle plus, mais 
22 000 signalements retenus par année au Québec, c’est immense.

DPJ sera présenté à la Cinémathèque québécoise à partir de demain et à Canal D jeudi prochain à 22h. Le réalisateur sera 
présent aux projections de 19h demain et de 17h30 samedi et dimanche.

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