Josie Desmarais/Métro Emma

Portée par le succès éclatant de son blogue, la militante et dessinatrice française Emma met son art au service de ses convictions avec, en tête de liste, l’égalité entre les hommes et les femmes.

Si l’ex-ingénieure informatique peut aujourd’hui se consacrer entièrement à son travail militant, c’est en grande partie grâce à sa BD Fallait demander, qui explique en termes simples le concept de charge mentale, selon lequel le poids de la gestion du foyer et des enfants repose toujours sur les femmes, malgré le partage des tâches ménagères. Relayée plus de 250 000 fois sur Facebook depuis mai dernier, cette publication a fait d’Emma un des visages phares du féminisme français. Les deux volumes d’Un autre regard, recueils de ses meilleurs billets, sont maintenant disponibles au Québec.

D’où est venu votre engagement féministe?
Pendant longtemps, je n’ai pas été politisée du tout. Je pensais que la politique n’était pas faite pour les personnes normales, que c’était un truc d’élus, qui savaient mieux que nous ce qui était bon pour nous. C’est lorsque je me suis rendu compte que ce n’était pas le cas que j’ai compris que c’est à nous de prendre notre vie en main, de choisir notre mode de vie. Bien qu’ayant suivi toutes les règles qu’on m’avait prescrites pour être une bonne citoyenne, j’ai été discriminée. Au boulot, on m’a mis des bâtons dans les roues parce que j’étais une femme. La maternité a aussi été une catastrophe pour moi. J’ai compris ces réalités parce que j’en ai souffert. S’il ne suffit plus de suivre les règles, peut-être faut-il les changer?

La maternité et les difficultés vécues à la suite de votre accouchement semblent également avoir été des déclencheurs.
Il faut arrêter de penser que la maternité est instinctive. J’ai eu huit cours pour accoucher mais aucun pour être mère. J’aurais aimé qu’on m’apprenne, mais au lieu de ça, on me regardait étonné en me disant : «Tu ne sais pas faire ça?» Il y a aussi la question de la durée des congés parentaux. Mon copain était peiné de repartir au boulot, mais plein d’hommes sont soulagés de retourner au travail. Il y a aussi une certaine mentalité, propagée par les femmes, selon laquelle ce n’est pas «intéressant» pour l’homme d’être présent lors des premières semaines du bébé. Du coup, l’homme doit seulement être là quand c’est intéressant et les femmes doivent être là quand c’est chiant? C’est aussi insultant pour les hommes, ça vient renforcer l’idée qu’ils sont maladroits et ne savent pas faire avec les bébés. Cela revient à nous enfermer dans des catégories bien précises.

«Ce n’est pas en devenant mère que je suis devenue féministe mais plutôt en constatant l’incompatibilité entre le statut de mère et le monde du travail.» –Emma, à propos de sa prise de conscience des enjeux féministes

Pourquoi avoir choisi le dessin pour transposer vos idées?
Parce que ça aide beaucoup à être lue et à être comprise. En matière de militantisme, les gens ont souvent accès à l’information mais ne l’intègrent pas. Par exemple, on sait qu’il y a des violences policières, mais on ne saisit pas la gravité du geste, parce qu’on n’est pas concerné, parce que ça se passe loin de chez nous ou parce que ça arrive à des catégories de personnes qui ne sont pas les mêmes que nous. Mais une fois qu’on a une histoire entre les mains et qu’on voit les gens pris dans ces situations, on peut davantage s’identifier, être solidaire et éventuellement se mobiliser.

Vous considérez-vous comme une bédéiste ou comme une militante?
Je me vois d’abord comme une auteure. Le dessin,pour moi, c’est un outil. C’est une compétence que j’ai mais qui reste ce qu’elle est. Forcément, je progresse à force de dessiner, j’améliore mes logiciels et mon matériel, mais je n’ai pas d’ambition particulière au chapitre de l’esthétisme.

Le France est-elle un pays sexiste, selon vous?
Oui. Sous couvert de lutter contre la morale et le puritanisme, notamment religieux (à juste titre), on va se permettre des comportements non consentis, alors qu’on pourrait lutter tout en étant respectueux de l’opinion de l’autre. Les Français ne s’en rendent pas compte et ont tendance à dire que le sexisme n’existe qu’ailleurs, notamment dans les pays du Moyen-Orient.On a tendance à balayer le problème sous le tapis. Mais les femmes françaises le disent : «Nous sommes discriminées.» Même si les problèmes ne s’expriment pas de la même façon que dans d’autres pays, ils existent en France aussi.

Au-delà de la charge mentale

Bien que la majorité de son œuvre porte sur des enjeux féministes, Emma s’intéresse également à des enjeux sociaux comme les violences policières, l’islamophobie et le racisme systémique.
«C’est vrai que les échos provoqués par les discussions sur la charge mentale ont un peu éclipsé le reste, concède la femme de 36 ans. En même temps, Fallait demander m’a permis d’augmenter mon auditoire et de faire connaître des sujets qui sont peut-être moins populaires, vers lesquels les personnes ne seraient pas forcément dirigées.»
L’auteure s’intéresse notamment aux disparités de classe sociale. «Le mythe de l’ascension sociale, qui est encouragée à dessein, nous dit que lorsqu’on veut, on peut, que l’école ouvre des portes à tout le monde.Mais ce n’est pas vrai. …] C’est un échec de la société qui ne trouve pas une place à chacun.»

Un autre regard – Trucs en vrac pour voir les choses autrement, volume 1 et 2
Massot éditions
En librairie

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