AFP Arthur Teboul, de Feu! Chatterton

On plonge dans la musique de Feu! Chatterton comme on entre dans un songe : en se laissant porter par la puissance des images et des sons. Et comme dans un rêve, on n’en sort souvent qu’à regret. Entretien avec Arthur Teboul, chanteur et parolier de la formation qui, après avoir connu un succès retentissant en France, présentera son nouvel album aux Francos la semaine prochaine.

«C’est étrange/ La nuit tombe comme la pluie / Sur nos têtes nues», chuchote Arthur Teboul sur la première pièce de L’oiseleur, qui marque le début d’un voyage onirique de 13 chansons.

Étrange en effet que cet univers hors du temps, où les vers des grands poètes français répondent à la fureur des guitares électriques. Un monde peuplé d’images fugaces, traversé «d’un ruisseau plein de rires» dans lequel on se baigne, habité d’un «tendre passé qui nous hante» et de souvenirs perdus de Grace ou de Ginger.

«On a eu envie de construire une forme de refuge, de jardin, un endroit amène, tranquille, paisible, énumère doucement Arthur Teboul à propos du deuxième album de ce groupe phare du rock français. J’aime bien voir l’album comme un flux, un fleuve qu’on peut aborder à n’importe quel moment.»

Tranquille, ce fleuve musical l’est peut-être en mots, mais moins en musique, gracieuseté des guitares fulgurantes de Sébastien Wolf et de Clément Doumic, tous deux rencontrés par hasard sur les bancs d’un lycée parisien. De ces «vrais copains», à qui s’ajoutent Antoine Wilson à la basse et Raphaël De Pressigny à la batterie, Arthur Teboul parle avec une affection sincère.

«On est d’abord des amis, de vrais amis, insiste le chanteur au look de dandy. On s’estime, on s’aime et on s’admire. Et on partage tous la même croyance : la musique qu’on fait ensemble est plus belle, plus grande, que la musique qu’on ferait seul.»

Au dire du chanteur, cette fraternité prend sa forme la plus aboutie en spectacle, comme ont pu le constater les Montréalais qui ont assisté aux deux premiers passages du groupe aux Francos, en 2015 et en 2016.

«Lorsqu’on est sur scène, on s’abandonne réellement, précise le charismatique interprète. Pour nous, c’est une forme de griserie. C’est le moment où on lâche prise, où on est en suspens. On essaie d’entrer dans une forme de transe, de partager une rêverie, pour qu’on sorte tous de là en se demandant si ça s’est vraiment passé. Comme un songe. C’est assez jouissif de pouvoir partager ça avec le public, de communier comme ça dans une forme de suspension du temps.»

«Ce presque rien qu’est la musique sert à rassembler les gens, à donner de la joie, à exprimer des choses inexprimables autrement.» -Arthur Teboul

Autre ciment du groupe : son engagement total envers son art. Après le succès de son premier album, Ici le jour (a tout enseveli) (2015), porté notamment par le succès de La Malinche, le groupe a (chose rare de nos jours) choisi de prendre son temps.

«Tout le monde pense que le temps est une donnée variable, ajustable, plaide celui qui est arrivé au chant en passant par le slam et le rap. Parce que tout va vite, parce qu’on veut que les choses soient optimisées, rentables, efficaces. Le rôle des artistes, c’est justement de se perdre, de marcher inutilement, d’aller à la dérive, de rappeler que l’inutile et le dérisoire sont essentiels finalement, parce qu’ils nous permettent de continuer d’estimer ce qu’il y a de plus précieux dans la vie. Ils indiquent une direction qu’on oublie parfois.»

«C’est ce qui nous a demandé le plus de résistance vis-à-vis des demandes de l’industrie, de l’époque, poursuit Arthur Teboul. On a pris une bonne année pour travailler et on est restés longtemps en studio pour affiner l’album. Le seul moyen de donner une épaisseur à une chanson, c’est de l’avoir travaillé dans des états différents, d’y avoir pensé à des moments différents. Ainsi, elle n’est pas que la photographie d’un cours instant, elle est la photographie d’une période.»

Le pouvoir des mots
Sur L’oiseleur, les mots de Teboul (qu’on compare souvent à ceux d’Apollinaire) côtoient ceux de grands noms de la littérature française comme Paul Éluard (Le départ) et Louis Aragon (Zone libre). Comment s’y prend-on pour transposer en musique des textes de tels monuments?

«Il faut y aller sans complexe, tranche le jeune trentenaire. Si on y va avec trop de respect, on n’invente rien. On ne fait qu’enfermer le poème. Le courage d’y aller vient du fait que j’ai été tellement touché par ces poèmes, que j’ai ressenti une telle joie, un tel amour en les lisant. J’ai besoin de les partager et je me sens légitime de le faire parce que je les ai ressentis très profondément. Je veux être capable de transmettre ces émotions à ceux qui écouteront.»

C’est ainsi que Zone libre, poème écrit aux heures sombres de la Seconde Guerre mondiale, est devenu une ballade presque pop, aux accents nineties.

«Le texte raconte le décalage, le mal-être qu’on peut ressentir quand autour de nous les choses vont mal. Dans quelle mesure a-t-on droit au bonheur si on est le seul à le vivre? Le côté dansant et pop fait contraste avec la profondeur des mots. En même temps, il permet des lectures multiples, des doubles sens, ce qui nous plaît beaucoup.»

Des propos parfois douloureux, mais qui trouvent assurément un écho dans la France d’aujourd’hui.

«Les attentats de Charlie Hebdo et du marché Hyper Casher ont eu lieu alors qu’on travaillait à notre premier album. Le Bataclan est géré par un de nos producteurs. À ces moments, on se sent démuni, dérisoire et inutile. Ce sont des événements terribles, mais qui nous ont révélé le vrai sens de notre travail de musiciens. Ce qui était visé, la joie de vivre, la culture, la musique, le rassemblement, la fête, c’est tout ce qu’on représente. On s’est dit que la meilleure chose à faire, c’était de continuer.»

Feu! Chatterton
Le 13 juin au MTELUS dans le cadres des Francos 2018

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