Sofia_And_Mauro Angelique Kidjo

En 1980, les Talking Heads ont secoué le monde du rock
en s’inspirant de rythmes africains pour leur célèbre opus Remain In Light. Presque 40 ans plus tard, la chanteuse béninoise 
Angélique Kidjo donne une nouvelle vie à cet album mythique en inondant de sa lumière les chansons de ce disque angoissé.

Angélique Kidjo a un souvenir bien précis de la première fois où elle a entendu la musique des Talking Heads. C’était en 1983. Celle que la radio publique américaine NPR a qualifiée de «plus grande diva africaine» était alors une jeune étudiante qui fuyait la dictature communiste du Bénin dans la grisaille parisienne.

Lors d’une fête, loin de chez elle et entourée d’inconnus, la jeune femme a perçu les premières notes de Once In a Lifetime, mélange accrocheur de gospel, de funk et de rock où le chanteur David Byrne s’épanche sur les misères du consumérisme à l’américaine. La réaction a été immédiate.

«Au milieu de gens que je ne connaissais pas, qui parlaient de choses que j’ignorais, j’ai commencé à bouger, à danser sur cette chanson, raconte avec verve celle qui est aujourd’hui âgée de 57 ans. L’idiot de la soirée, celui qui me servait des blagues racistes, m’a dit d’arrêter de danser : “On ne danse pas là-dessus, c’est du rock’n’roll.” J’ai répondu : “Mais non, c’est de la musique africaine”.»

L’étudiante en jazz avait reconnu avec justesse l’influence du continent noir sur le groupe new-yorkais, en premier lieu celle de Fela Kuti, père de l’afrobeat.

«Le refrain me paraissait familier et me ramenait aux ritournelles qu’on chantait en s’amusant, gamins, dans la rue. La chanson m’a procuré une impression de nostalgie et aussi une envie d’amener cette musique au Bénin et de la partager avec mes parents, mes amis, mes frères. J’étais encore dans la nostalgie du pays et le sentiment d’anxiété qui se dégage de la musique des Talking Heads me parlait énormément.»

Le retour aux sources s’est 
finalement opéré lors de la troisième décennie d’une carrière internationale couronnée de multiples prix, dont trois Grammy.

En compagnie du réalisateur Jeff Bhasker, qui a notamment travaillé avec Kanye West, Jay-Z et Bruno Mars, Angélique Kidjo a repris intégralement les huit pistes de Remain In Light.

Mais là où Byrne et les Talking Heads étaient sombres et anxieux, Kidjo est rayonnante. Les arrangements électro-punk ont fait place à une riche instrumentation composée de cuivres et de percussions, à laquelle se superpose la voix de cette grande dame de la musique africaine.

Les guitares tendues de Born Under Punches se délient et l’inquiétante Listening Wind se transforme en ode à la résilience.

«Vivre avec nos différences, c’est important. Il en va de la survie de l’espèce humaine.»

Le rythme, presque hypnotique par moments, est toujours là. Les paroles non plus n’ont pas changé. Mais dans la bouche de cette nouvelle interprète, elles ont pris un sens bien différent.

«Tout le monde dit que les paroles des Talking Heads sont absurdes. Je leur réponds : “Vous êtes malades?” J’y entends tous les problèmes africains les uns après les autres», rétorque-t-elle en citant violence, corruption et peur de l’avenir.

Faut-il voir dans ce projet une forme de réappropriation culturelle d’un disque iconique de la culture pop américaine? Plutôt un pont entre les continents, selon Angélique Kidjo, un aller-retour entre l’Amérique du Nord et l’Afrique.

«Il n’y a pas beaucoup de musiciens blancs qui ont le courage de puiser dans les rythmes africains et de le faire aussi bien, insiste celle qui s’est élevée au rang d’icône de la musique africaine aux côtés de Youssou N’Dour, Tiken Jah Fakoly et Johnny Clegg. J’ai un respect énorme pour ce que les Talking Heads ont fait sur Remain In Light. Ils n’ont pas seulement essayé de copier la musique de Fela Kuti, ils se sont inspirés de la transe que les rythmes africains suscitent. C’était leur but. Ils n’ont pas pillé la musique africaine, ils ont clairement indiqué leurs influences.»

Celle qui a quitté le Bénin pour la France à 23 ans a également parsemé le disque de paroles en langages fon et yorouba, deux langues de son pays natal.

Ainsi, sur Seen And Not Seen, elle s’adresse aux jeunes filles noires qui blanchissent leur peau à l’aide de produits chimiques pour correspondre aux standards de beauté occidentaux. Sur The Overload, elle rappelle l’importance des ancêtres et la direction qu’ils donnent à nos vies.

«L’élection de Donald Trump a aiguisé mon sens de l’écriture. J’avais des choses à dire, mais pas nécessairement que ce soit de la politique pure», admet Angélique Kidjo qui s’est produite à l’immense Marche des femmes sur Washington au cours des jours qui ont suivi l’élection du 45e président des États-Unis.

Si la première version de Remain In Light témoignait de la décennie Reagan, cette seconde mouture pourrait-elle apporter une lueur d’espoir dans les années Trump?

«Résister, c’est garder espoir. À partir du moment où on se demande comment vivre dans l’Amérique de Trump, on ne vit plus», soutient-elle.

«J’ai envie de parler des gens fantastiques qui font ce monde. Trump, lui, défait le monde. Je ne suis pas dans cette logique, je suis dans la logique de créer des ponts entre les cultures pour que les gens puissent se rencontrer, se parler et s’aimer, être en désaccord mais au moins vivre sur la même planète.»

Un peu d’info

Remain In Light
Disponible en 
version numérique

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