Collaboration spéciale Ce silence qui tue est présenté lundi soir à 20h30 au square Cabot, à Montréal, dans le cadre du festival Présence autochtone.

«Je dis tout le temps aux gens : “Je m’excuse, ce n’est pas un film facile à regarder, mais je pense que c’est un film nécessaire.”» C’est dans ces mots que la cinéaste Kim O’Bomsawin décrit Ce silence qui tue, qui traite des violences faites aux femmes autochtones.

«Je ne veux pas mourir, mais toutes les chances sont contre moi.» «Je me sens chanceuse de ne pas être une de ces femmes disparues et assassinées.» «Je ne sais pas pourquoi je ne fais pas partie des statistiques.» «Je suis chanceuse d’être en vie.» Ces phrases sortent de la bouche de diverses femmes autochtones rencontrées par la réalisatrice pour son documentaire, qui sera présenté ce soir dans le cadre du festival Présence autochtone.

Cette projection revêt un caractère spécial pour Kim O’Bomsawin, puisqu’elle aura lieu au square Cabot, lieu de rassemblement des itinérants autochtones de la métropole. «Pour moi, c’est très symbolique. Je pense que ça va susciter des discussions très intéressantes», dit-elle.

Des survivantes d’abus de toutes sortes se sont confiées à la caméra de Kim O’Bomsawin. Parmi elles, des filles du quartier Downtown Eastside de Vancouver, décrit comme «la plus grande réserve autochtone du Canada» par un ex-policier du secteur devenu travailleur de rue.

Certains de leurs témoignages sont particulièrement difficiles à écouter. Il y a notamment celui d’Angel Gates, qui raconte en détail comment sa mère – elle-même victime de nombreux abus – l’a obligée à se prostituer à l’âge de 11 ans.

«Je ne suis pas allée chercher des histoires sensationnalistes, au contraire, j’en ai même laissé de côté, car elles étaient trop dures à recevoir», explique la réalisatrice.

Si elle a écarté certains témoignages trop lourds, c’est parce que Kim O’Bomsawin voulait faire un film dans lequel «on voit un peu de lumière. Je voulais qu’on voie des femmes fortes qui ont survécu et qui continuent d’avancer.»

La cinéaste indique avoir gagné la confiance de ces femmes sans difficulté. «Le fait d’être moi-même une femme autochtone accélère la relation de confiance, dit-elle. De plus, ces femmes avaient envie de parler. Je n’ai tordu le bras de personne. Pendant les entrevues, j’étais consciente que je posais des questions qui allaient loin. J’y allais avec délicatesse, mais je pensais me faire dire à un certain moment :

“Je ne veux pas aller là.” Personne ne me l’a dit. Angel, personne ne lui avait demandé avant moi de raconter sa première agression. Elle était très contente de partager son histoire, elle était prête, elle était rendue là dans sa vie.»

Briser le cycle de la violence

Une autre confession troublante est celle de Réjean-Luc Gunn, un homme qui s’est lui-même dénoncé à la police pour violence conjugale. Devant la caméra, il relate avec émotion une agression sexuelle dont il a été victime à un très jeune âge.

«Des abus comme il raconte dans le film, il en a vécu plusieurs. C’était un petit garçon complètement traumatisé. Ça crée des familles dysfonctionnelles, qui perpétuent la violence, soutient Kim O’Bomsawin. Ce serait facile de le juger et de dire :

“C’est un homme violent, il doit aller en prison.” Cependant, quand on comprend d’où ça vient, on se rend compte qu’il faut que les hommes soient capables de parler. C’est encore très tabou dans les communautés.»

L’initiative de Réjean-Luc Gunn lui a permis de se reconstruire et de briser le cycle de violence qu’il perpétuait. Mais des mesures politiques doivent accompagner ce type de solution individuelle pour réellement mettre fin aux violences dans les communautés autochtones, croit la réalisatrice.

«Les causes sont systémiques. Elles viennent du colonialisme et des pensionnats. Ça prend donc des solutions de grande envergure et de la volonté politique.» Or, elle ne sent pas cette volonté chez les élus, pas même de la part du premier ministre du Canada, Justin Trudeau, dont «les belles paroles n’ont pas été accompagnées de gestes».

La réalisatrice fonde par contre beaucoup d’espoir sur la jeune génération d’Autochtones, qui joue un rôle de premier plan dans la solution, selon elle.

«Les blessures sont plus loin, comme on le montre dans le film avec la jeune Frédérique, qui réussit à grandir hors de ce cycle de violence. C’est un peu mon cas aussi. Mon grand-père a été au pensionnat, mon père en a souffert énormément, mais il a décidé de ne pas m’en faire souffrir. Je porte cette histoire en moi, mais pas comme un boulet. Je le sens comme un devoir pour faire avancer la cause.»

Un long segment du documentaire porte d’ailleurs sur les pensionnats autochtones. Selon la cinéaste, il s’agit d’une des sources principales de la violence perpétrée de génération en génération dans les communautés. «On ne s’en sort pas, j’ai l’impression de répéter les mêmes affaires depuis 10 ans, dit-elle. J’aimerais un jour faire un film qui dépasse ce sujet, mais je ne pouvais pas passer à côté des pensionnats pour parler des femmes autochtones disparues et assassinées. C’est la raison pour laquelle on se laisse abuser.»

Une des survivantes qui témoigne dans le film estime d’ailleurs que le syndrome de la femme battue dont souffrent les femmes autochtones découle directement des pensionnats, ces écoles résidentielles où des générations d’enfants ont été envoyés, souvent très loin de leur famille, dans le but de «tuer l’Indien en eux». Un nombre important d’abus ont été commis sur ces jeunes vulnérables par les autorités religieuses.

#MeToo

Kim O’Bomsawin a commencé à travailler à Ce silence qui tue en 2014, mais la première du film a eu lieu l’hiver dernier, en plein dans la vague de dénonciations d’agressions sexuelles lancée par le mouvement #MeToo, traduit par #MoiAussi au Québec.

Étonnamment, ce mouvement social n’a pas trouvé de résonance chez les femmes autochtones, constate la cinéaste. «Elles ne se le sont pas approprié, je ne sais pas pourquoi, mais moi, j’y ai vu les mêmes mécanismes, les mêmes causes.»

Parallèlement aux nombreux témoignages de victimes et d’experts, la cinéaste présente tout au long de son documentaire des images d’un mur, sur lequel elle a apposé, une photo à la fois, les portraits de 1 200 femmes autochtones disparues ou assassinées. Il s’agit du nombre officiel estimé de victimes des 30 dernières années, un chiffre bien en deçà de la réalité selon plusieurs observateurs.

«J’ai voulu faire l’exercice de voir ce que ça donne 1 200 visages sur un grand mur. Il a fallu en mettre trois couches, relate-t-elle. Il y a en tellement que ça devient étourdissant.»

Cette démarche a été particulièrement émotive pour la cinéaste. «C’est la seule fois que j’ai pleuré en faisant le film, et pourtant, j’étais devant des photos. Là, j’ai compris l’ampleur de la tragédie. J’étais imprégnée de ces visages. Ç’a été une expérience douloureuse pour moi, mais nécessaire pour saisir l’ampleur du drame.»

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