Collaboration spéciale Les vedettes du Sacre du printemps de Roger Bernat sont les membres du public.

Il n’y a aucun danseur dans la version du Sacre du printemps du metteur en scène catalan Roger Bernat. Ce sont plutôt les membres du public, munis de casques d’écoute sans fil, qui entrent – littéralement – dans la danse.

Comment se déploie ce spectacle interactif?
Le public est invité à reproduire la version du Sacre qu’avait proposée Pina Bausch en 1975. C’était une version très violente, puisqu’elle prend littéralement l’idée du Sacre comme un sacrifice qui doit se faire tous les printemps pour que le printemps suivant soit possible. Son regard était très axé sur la question des femmes, c’était politiquement très fort. Je reprends cette idée, mais moins dans l’axe hommes-femmes et davantage selon l’angle société-individu. J’ai l’impression que toute société a toujours besoin de sacrifier quelqu’un. Dans cette danse précise, c’est un groupe de personnes qui décide de sacrifier l’un des leurs. Ici, cela se fait par la danse. Le sacrifice est de devoir danser pour les autres.

Pourquoi avoir choisi la version de Pina Bausch pour revisiter ce classique?
J’ai l’impression que la plupart des autres versions utilisaient le texte musical pour faire une chorégraphie, mais en oubliant que tout sacrifice est un homicide. Pina Bausch a le courage de ne pas oublier cette dimension cruelle qui dort dans toute société, dans toute communauté. Elle représente vraiment le sacrifice de la femme.

On pourrait dire qu’il s’agit d’un spectacle dont vous êtes le héros?
Oui, c’est un peu ça. Le public doit décider de danser ou pas, donc d’agir ou pas. Cette question est importante pour moi, puisque ça révèle la dimension éthique de tout spectacle participatif, en soulignant l’idée que «ne pas faire» est aussi important que «faire». Tout le théâtre moderne, depuis le XXe siècle, a le fantasme de jouer devant un public inactif, muet, et même parfois absent. Et en même temps, le théâtre a eu cette volonté d’éveiller le public, de le secouer. C’est un fantasme très fort aussi dans la politique du XXe siècle. La mobilisation de masse a eu un résultat qui n’a pas toujours été très fameux. Mobiliser le public est une intiative politique terriblement dangereuse. Selon moi, faire un spectacle interactif et participatif ne revient pas à faire bouger les gens, mais à les faire penser à la nécessité de bouger. C’est dans cette dialectique entre agir et rester de côté, entre désinhibition et inhibition, que se construit la chorégraphie.

À quoi peut-on s’attendre, une fois dans la salle?
Un peu comme quand on achète une machine à laver et qu’elle arrive à la maison; on ne lit pas les instructions, ça doit être intuitif: on met la lessive dans la machine, on cherche le bouton, et ça marche. De même, il n’y a pas de mode d’emploi ici. Le public arrive, on lui donne des casques d’écoute, et au fur et à mesure qu’il écoute la musique d’Igor Stravinsky, qui est déjà très portante en soi, il reçoit quelques indications qui permettent de construire une chorégraphie qui va se déployer davantage dans sa tête que sous ses yeux. Un peu comme lorsqu’on est chez soi, qu’on fait jouer une pièce de Michael Jackson et qu’on commence à danser. On se sent être Michael Jackson, même si on sait très bien qu’on n’a pas sa prestance.

Ce qui est merveilleux, c’est que le public comprend très rapidement qu’il doit régler les problèmes qui surgissent pendant le déroulement de la chorégraphie pour arriver à ce que tout le monde veut voir: la pièce en entier.

Vous avez présenté votre Sacre du printemps un peu partout dans le monde. Est-ce que le résultat est le même d’une ville à l’autre?
Ça dépend très fort du groupe, parce que, comme dans toute fiction, il faut y croire. C’est comme quand on va au cinéma: si on se rend compte qu’on est en train de regarder un mur blanc avec des images projetées, on se sent un peu mal à l’aise. Mais si on veut croire que cela a sa raison d’être, alors on peut y aller. Dans ce spectacle, c’est la même chose, il faut s’investir.

Souvent, le public sort embelli de cette expérience. La portée de la fiction et de la musique de Stravinsky nous plonge vraiment dans quelque chose de dramatique et d’intense.

«Le mot d’ordre du 21e siècle est: “Participe.” C’est important de ne pas oublier le contraire, qui est: “N’agis pas, réfléchis avant.”» -Roger Bernat, metteur en scène

Le public est souvent protagoniste de vos œuvres. Comment sa participation stimule-t-elle vos créations?
Tout cela a commencé parce que j’avais l’impression qu’au théâtre, mettre le public dans la situation de témoin de quelque chose en lui épargnant la difficile responsabilité d’être victime et bourreau en même temps était une façon de faire trop facile. Je me suis dit que le moment, plus difficile pour le public, était peut-être arrivé où il devait non seulement décider ce qu’il voulait voir, mais aussi ce qu’il était prêt à faire ou à ne pas faire. Pour cela, il fallait mettre le public sur scène.

Il y a une dimension ludique dans cette interaction avec le public. Est-ce que c’est une façon pour vous de rendre l’art plus accessible?
C’est vrai que cet aspect est présent. Dans Le Sacre du printemps, c’est spécialement visible parce que danser est quelque chose de joyeux. Selon moi, le théâtre et la danse sont un jeu avant d’être une fiction. Alors oui, c’est un spectacle cruel par son propos, mais qui permet aussi de comprendre de façon très intuitive pourquoi il y a des spectacles de danse, puisque le public comprend comment on construit une chorégraphie, même si la façon dont on le fait est l’inverse de que fait un chorégraphe. Nous, on a mis des paroles sur les mouvements de Pina Bausch, et elle faisait le contraire: à partir d’un discours ou d’une idée, elle créait le mouvement.

Le Sacre du printemps est présenté à l’Agora de la danse du 11 au 15 septembre.

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