Josie Desmarais/Métro Stéphanie Boulay s’est sentie «happée» par l’histoire d’un jeune garçon, qu’elle raconte dans Anatole qui ne séchait jamais.

Pour son deuxième livre, la moitié du duo Les Sœurs Boulay, Stéphanie Boulay, voulait s’adresser aux jeunes. Lorsqu’elle a entendu la bouleversante histoire d’un enfant troublé par son identité de genre, elle a ressenti le devoir de la raconter.

«Mon petit frère venait tout juste d’avoir quatre ans et il pleurait. C’est ce qu’il faisait toujours, pleurer. Le matin, il pleurait. L’après-midi, il pleurait. Il pleurait même en mangeant, même en dormant, même quand il faisait beau soleil et que tout le monde était content en se disant bonjour.»

C’est par ces mots que débute Anatole qui ne séchait jamais, récit dans lequel la narratrice, Régine, du haut de ses huit ans, cherche à comprendre la tristesse de son petit frère.

Par les yeux de Régine, on découvre Anatole, qui préfère porter des jupes, des bracelets en plastique multicolores et les cheveux rasés sur les côtés. Sans jamais nommer ce qui le trouble, le petit se pose des questions sur son identité de genre, bien qu’il soit trop jeune pour comprendre ce qu’il ressent.

Avec cette touchante histoire, racontée avec une grande sensibilité, Stéphanie Boulay souhaite célébrer la différence sous toutes ses formes.

Comment vous est venue l’idée d’Anatole qui ne séchait jamais?
Je savais déjà que je voulais écrire pour les enfants. De toute façon, tout ce que j’écris dans la vie s’adresse un peu à la jeunesse. Il y a quelque chose de candide dans mon ton, qui fait en sorte que dans nos spectacles [des Sœurs Boulay], il y a beaucoup d’enfants. Mon premier livre [À l’abri des hommes et des choses], même s’il ne s’adressait pas aux enfants, a été lu aussi par eux. J’avais ça en tête, et un jour, j’étais en conversation avec une jeune fille de six ans, qui m’a raconté l’histoire d’un enfant dans sa classe qui avait vécu cette réalité. Ça m’a bouleversée, ça m’a inspirée et ça m’a hantée jusqu’à ce que je l’écrive.

Qu’est-ce qui vous a bouleversée dans cette histoire?
Cet enfant me l’a racontée avec bienveillance, pureté, et sans jugement.

Comme le fait la narratrice, Régine, la sœur d’Anatole?
Exactement. J’ai compris que c’était une chose qu’on pouvait raconter aux enfants, d’abord pour qu’ils sachent que ça existe, mais aussi qu’ils comprennent que c’est correct. Et peut-être même pour encourager ceux qui ressentent ça à l’exprimer avec l’aide d’un héros qui existe dans un livre. Mon rêve ultime, ce serait que la conversation au sujet de l’identité de genre et de la différence se fasse dans les familles grâce au livre. Des outils existent déjà pour en parler, mais si ça peut en être un de plus, tant mieux. C’est important pour moi de ne pas transmettre de clichés, de ne rien stéréotyper, et que tout ça reste flou.

En effet, vous ne nommez jamais dans le livre le vocabulaire entourant le genre et l’identité sexuelle…
Ce n’est jamais nommé. C’est important pour moi que ce ne soit pas «soit le camion, soit la Barbie», que ça se situe quelque part entre les deux. C’est correct que ce ne soit pas nommé, car en fait, c’est en construction. On parle ici d’un enfant de quatre ans qui ne comprend pas ce qui lui arrive, mais qui le ressent. Ce questionnement se manifeste en général entre l’âge de trois et de sept ans. J’ai écrit l’histoire ainsi, parce que c’est la façon dont je l’avais entendue par la jeune fille qui me l’a racontée, mais après, en faisant de la recherche, j’ai découvert plein d’éléments qui se sont ajoutés au récit. Le but du livre est aussi de démystifier, de raconter et de faire d’Anatole un héros qui peut, je l’espère, devenir un modèle.

Avez-vous utilisé votre plume différemment pour l’adapter à un jeune lectorat?
J’ai beaucoup de facilité à me mettre dans la peau des enfants, parce que je me sens un peu encore moi-même comme une enfant. Souvent, je vais arriver à un endroit et me dire : «Ah non, il y a seulement des adultes ici», même si j’ai 31 ans! (Rires) Oui, je grandis, je vieillis, je prends de la maturité, mais j’ai toujours besoin de garder cette petite flamme. Donc, je n’ai pas eu à faire d’adaptation de ton.

Comment avez-vous réussi à vous mettre dans la peau de la jeune narratrice?
Premièrement, c’était important pour moi que l’histoire ne se passe pas dans la tête d’Anatole, car je ne peux pas prétendre savoir ce que c’est que se sentir comme lui. Je ne l’ai pas vécu, je l’ai juste entendu de l’extérieur. C’était donc important pour moi de raconter cette histoire d’un point de vue extérieur.

Régine le dit elle-même dans le livre: «Je sais que je suis encore une enfant, mais avec ce que je connais, même si ce n’est pas beaucoup, j’imagine que je peux comprendre des choses un peu importantes dans la vie.» Je me rends compte que c’est quelque chose qui revient souvent dans ce que j’écris: des enfants qui sont bienveillants, empathiques, qui comprennent des choses et qui les enseignent aux adultes.

«Je ne pourrais pas me passer de la musique ni de l’écriture. La scène comble mon besoin d’attention et, quand je suis fatiguée, je retourne à l’écriture, qui demande de la solitude.» –L’auteure et musicienne Stéphanie Boulay

Et qui ne jugent pas… On ne sent aucun jugement chez Régine, elle cherche seulement à comprendre pourquoi son frère est triste, et elle s’y prend par plusieurs moyens, sans jamais abandonner.
Elle a du courage! Elle est très débrouillarde aussi pour son âge. Même si son père est un modèle génial, c’est elle qui lui apporte l’information. Et puis, elle refuse d’attendre qu’Anatole s’exprime de lui-même, chose qui ne serait peut-être jamais arrivée si elle n’avait pas ouvert la porte.

Est-ce une façon de montrer que le grand public doit faire des efforts pour comprendre les réalités différentes des siennes?

J’espère. Là, on parle d’identité de genre, même si ce n’est pas nommé. Toutefois, la «différence» peut se situer à toutes sortes de niveaux, et c’est pour ça aussi que je ne voulais pas la figer. C’est d’abord un appel à faire confiance aux enfants, à les connaître plutôt qu’à les mouler dans quelque chose. On leur dit souvent quoi aimer, quoi porter, alors que si on les laissait s’exprimer plus, peut-être qu’ils se découvriraient davantage. C’est d’abord ça, le message du livre.

À la fin, Anatole pleure moins, mais tout n’est pas réglé pour autant. Vouliez-vous montrer qu’il suit un processus?
Oui, que ce n’est pas tout noir ou tout blanc. C’est un processus tellement long et émouvant… On fait partie des premières générations à accepter cette «différence», mais on ne connaît pas encore les adultes qu’ils deviendront, comment ils vont être. Les statistiques montrent que 41% des personnes trans essayent de se suicider au moins une fois dans leur vie. C’est presque une sur deux. Je suis persuadée qu’à l’avenir, ce chiffre diminuera, parce que ces personnes auront des modèles auxquels s’identifier. J’ai l’impression que ça va faciliter leur bonheur. Je souhaite tellement que chaque personne ait le droit d’exister comme elle veut et de se définir comme elle le ressent.

Est-ce que vous avez vous aussi eu à vivre avec l’acceptation d’une différence?
Oui. Presque chaque jour de ma vie, je me sens inadéquate. Je pense que tout le monde peut s’identifier à une personne qui ne se sent pas dans le bon corps, qui n’aime pas ce qu’elle voit dans le miroir. Je ne peux pas prétendre avoir ressenti ce décalage autant qu’Anatole, mais il existe.

Agathe Bray-Bourret. Photo: Josie Desmarais/Métro

Un récit lumineux

Là où Stéphanie Boulay voyait une histoire «chargée et  sombre», l’illustratrice Agathe Bray-Bourret a perçu un récit lumineux, ce qu’elle a illustré tout en mouvement et en couleurs vives. «Je voulais exploiter le côté léger pour équilibrer le ton. J’ai trouvé le récit drôle et imagé», dit-elle.

Habituée de travailler pour des magazines, l’illustratrice reçoit souvent la consigne de ne pas «faire jeune». Elle s’est donc éclatée pour imager Anatole qui ne séchait jamais. «Dès qu’il y a de l’illustration, les gens ont peur que ça fasse enfant. Dans ce cas-ci, je n’ai pas eu besoin de tirer la couverture de l’autre côté, j’ai pu y aller de façon expressive.»

Stéphanie Boulay est ravie de son travail. «Elle a illuminé chaque personnage, tout le monde a de la personnalité. Il y a beaucoup de caractère dans ses illustrations», dit-elle.

Le roman Anatole qui ne séchait jamais, publié aux éditions Fonfon, est disponible en librairie.

Aussi dans Culture :

Nous utilisons maintenant la plateforme de commentaires Facebook Comments sur notre site web. Grâce à celle-ci, vous pourrez laisser vos commentaires par l’entremise de votre compte Facebook directement sous les articles sur notre site web. Pour ceux qui ne sont pas membres du réseau social, nous vous invitons à faire vos commentaires via l’adresse courriel opinions@journalmetro.com. Merci de nous lire!