Collaboration spéciale Montage du film Pieces and Love All to Hell

Dans Pieces and Love All to Hell, Dominic Gagnon continue le travail entrepris avec RIP to Pieces America. À savoir récupérer des vidéos YouTube vouées à disparaître, car jugées inappropriées, puis les monter en un tout captivant. Mais dans ce deuxième volet, le documentariste québécois adopte un point de vue plus féminin. Les dames qui s’expriment en majorité dans ces vidéos maison nous mettent en garde contre le saumon génétiquement modifié, nous expliquent comment s’en sortir le jour de la fin du monde ou font des choses plus étranges encore, comme tirer de la carabine dans leur jardin ou se maquiller en zombie sanguinolent. Le réalisateur revient sur le projet.

Vous dites parfois que vous ne faites pas des documentaires sur des gens, mais bien sur des gens qui se filment eux-mêmes. Est-ce doublement révélateur de la nature humaine?
Vous savez, on dit souvent que le documentariste et sa caméra doivent être invisibles. On demande d’ailleurs aux intervenants d’un docu de faire comme si de rien n’était, comme s’ils ne voyaient pas la caméra! Mais lorsque les gens se filment eux-mêmes sur YouTube, il y a tout un exercice de mise en scène de soi-même qui est très révélateur, qui en dit presque plus sur la personne qui parle que le contenu des messages. Certaines filles se maquillent, d’autres s’arment avec tout leur arsenal…! Si je m’étais déplacé moi-même pour aller les interviewer, il y aurait eu un malaise. Il n’y aurait pas eu le même rapport d’honnêteté.

Sentez-vous que vos personnages répètent des parcelles d’un discours alarmiste qu’on leur inculque dans certains films d’action, voire dans certains médias?
Franchement, c’est de la régurgitation de propagande! Et je pense que c’est conditionné autant par Hollywood que par Fox News. Il y a chez ces personnes un état d’urgence permanent. La crainte de la catastrophe est toujours là.

Pensez-vous que les gens qui filment ces vidéos maison catastrophistes sont menés par de bonnes intentions?
Bien sûr! Ces gens veulent défendre des droits! La liberté, le droit de gérer leur vie comme ils veulent, de se faire des réserves de nourriture… En voyant ces interventions, plusieurs pourraient dire que ce sont des extrémistes de droite ou des terroristes de l’intérieur. Mais pour moi, ce sont plutôt des anarchistes. Leur discours, c’est un discours de gauche… même s’il est un peu yankee!

Je lisais que ce ne sont pas seulement des Américains qui s’expriment à la caméra. Pourtant, étrangement, on s’imagine qu’ils le sont tous…
C’est vrai. Il y a des Australiens, des Anglais, des Canadiens. Pour moi, c’est un signe que l’américanisation se fait dans toutes les sphères de la vie, que ce soit dans les contenus, les fantasmes ou les scénarios de peur… C’est là que ça devient comme un jeu. Le jeu de la conspiration, de la théorie du complot. C’est un peu comme une maladie : quand ça entre dans ton système, c’est très difficile à faire sortir.

Vu la lourdeur du sujet, était-ce important pour vous de mettre des petites touches d’humour çà et là? Je pense à cette femme qui dit : «Il paraît qu’on est alcoolique quand on boit seul. Puisque vous regardez cette vidéo, je ne bois pas seule! Je ne suis donc pas alcoolique!»
Cette scène, j’en ris encore! Je trouve qu’elle illustre bien à quel point la caméra agit comme «autre», comme partenaire. Ces gens-là sont en mode communication, mais souvent, il y a seulement une ou deux personnes qui finissent par visionner leur message. Cela dit, oui, pour moi, c’était impératif d’avoir de l’humour. Il faut en avoir pour manipuler ces sujets-là!

Il y a aussi cette scène magique où on voit une des filles raconter un scénario de fin du monde. Puis, elle se fait interrompre par son cellulaire qui, en guise de sonnerie, fait entendre la p’tite musique terrorisante de Psycho!
Oui! C’est un peu comme un blooper; comme un acteur qui commence à rire dans une production hollywoodienne. C’est dans des moments comme ça qu’on voit que ces femmes sont lucides et conscientes du côté comique de leurs interventions. C’est d’ailleurs pour cela que je ne trouvais pas ça irrespectueux de reprendre des extraits de leurs vidéos. Certains pourraient dire que c’est du voyeurisme, mais au fond, ces gens se donnent à voir. Ils mettent ça sur l’espace public. C’est une collaboration, ni plus ni moins, parce que la plupart des sujets savent que j’ai réalisé ces deux films.

Parlant de voyeurisme, il n’y ni nudité ni contenu sexuel dans ces vidéos, mais il y a une grande mise à nu des personnages…
Parce qu’on entre dans leur intimité! C’est ça qui est le plus précieux! Et c’est beaucoup plus fort de montrer ça qu’une paire de fesses!

En sauvant, en quelque sorte, ces vidéos de la disparition, sentez-vous que vous défendez la liberté d’expression?
D’une certaine manière, oui, parce que ce que j’offre à ces personnages, c’est une voix. C’est pour ça qu’ils ne sont pas offensés du tout par mon projet : parce que je les laisse se faire entendre. C’est un peu le pacte, le contrat que j’ai avec ces gens-là : leur donner de la visibilité.

Pieces and Love All to Hell
Présenté aux RIDM
Vendredi à 18 h à la Cinémathèque et dimanche à 19 h 45 à l’Excentris

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