Josie Desmarais Bernard Werber

Manipulation mentale, hypnose et réincarnation : l’écrivain français Bernard Werber explore les recoins de l’inconscient dans son dernier roman, La boîte de Pandore. Rencontre avec un auteur qui cultive à la fois le doute et l’expérimentation.

Dans son nouveau bouquin, l’auteur des Fourmis met en scène René Toledano, un professeur d’histoire dont la vie est bouleversée après qu’une séance d’hypnose lui a permis d’avoir accès à quelques-unes de ses 112 vies antérieures : un soldat de la Première Guerre mondiale, un galérien et… un habitant de l’Atlantide.

L’ancien journaliste scientifique a lui-même pratiqué l’hypnose régressive à plusieurs reprises. C’est ainsi qu’il a rencontré l’un de ses «ancêtres», un archer anglais du 13e siècle…

«Je crois qu’un bon romancier, c’est quelqu’un qui parle de ce qu’il connaît. On ne peut pas tout sortir des délires de l’imagination. Donc, j’ai moi-même pratiqué, en tant que sujet et en tant qu’hypnotiseur, l’hypnose régressive, raconte doucement l’auteur de 57 ans qui a une vingtaine de livres au compteur. C’était surtout pour l’écriture du roman, pour avoir beaucoup de témoignages et avoir un ressenti. Je crois que les lecteurs sentent quand c’est vrai et quand c’est faux.»

Est-ce que la réalité scientifique de l’hypnose vous intéresse? Ou est-ce secondaire dans l’expérience que vous proposez?
C’est plus honnête d’être sceptique par défaut. De se dire que ça n’existe pas. Après, c’est à l’expérience de me convaincre que, malgré tout, il est possible que ça existe. Je me méfie des gens qui sont dans l’emballement, qui se disent: «Ça y’est, j’ai découvert un grand secret magique.» Mon passé de journaliste scientifique me permet d’avoir ce scepticisme et cette prudence qui font que, pour quelqu’un qui n’y croit pas, le roman va fonctionner quand même. Et dans ce cas, on peut se dire que c’est juste une histoire qui est apparue dans ma tête, un délire, mais un délire cohérent.

Mais vous semblez y croire avec conviction?
Je l’ai fait tellement de fois, avec tellement de détails, que j’aimerais bien que ce soit vrai. Par contre, je ne pourrai jamais vous jurer que je suis certain que c’est vrai.
Mais ce n’est pas indispensable d’y croire. Dans l’histoire, il y a beaucoup de gens qui ont abusé de la naïveté et de l’envie de croire des humains. C’est pour ça que je ne dis pas du tout : «Vous devez y croire.» Je pose plutôt la question: «Est-ce que cette idée vous apporte quelque chose?» Si ça ne vous apporte rien, ce n’est pas indispensable. Ça s’appelle La boîte de Pandore, parce que je suis conscient que, pour certains, voir leurs vies antérieures, en prenant l’hypothèse que ça existe, c’est aussi retourner dans des vies moins bien.

Au-delà de l’inspiration, qu’est-ce que ces expériences vous apportent?
Une perspective sur ma propre vie. L’une des choses les plus importantes que ça m’a apportées, c’est d’apprécier le fait de vivre à notre époque : le fait qu’on ait de l’hygiène, de l’eau courante, qu’on puisse voyager, que le poids de la religion et de la morale ne nous étouffe plus, comme j’ai vu dans d’autres vies. Le fait qu’on puisse découvrir d’autres pensée, par exemple les philosophies orientales. Aucune de mes vies occidentales n’avait connaissance de ce qui se passait en Orient. Je pense que, pour être un humain complet, il faut connaître toutes les civilisations. L’hypnose régressive m’amène une perspective dans le temps et dans l’espace qui me permet d’apprécier énormément cette vie. Et je suis aussi conscient qu’il y avait peut-être quelque chose avant et quelque chose après.

«Je considère que je n’ai pas à avoir des certitudes et que je n’ai pas à en transmettre. Je suis là pour donner des perspectives et des informations sur lesquelles 
le lecteur se fait ensuite une opinion personnelle.» – Bernard Werber, écrivain, à propos des théories et des questionnements scientifiques 
qu’il utilise dans ses livres.

Votre personnage est 
professeur d’histoire et s’attaque à la version «officielle» de l’histoire qui ne relate que celle des gagnants. Vous faites le même constat?
Lorsque j’étais journaliste, j’étais surpris à quel point l’information était manipulée par des gens qui voulaient faire passer leurs idées ou celles de leur chef. Par le choix même des sujets, ils orientaient les gens à croire quelque chose qui, à mon avis, était faux, juste parce que c’était leur propagande. Ce que j’ai eu envie de dire, dans La boîte de pandore, c’est de présenter une version différente de l’histoire. Il faut faire comme dans un procès. Il faut entendre le procureur ET l’avocat de la défense.
Souvent dans l’histoire, on nous a dit qui sont les gentils, qui sont les méchants. C’est un point de vue. Mais les Amérindiens, quand ils ont vu arrivé Christophe Colomb, ils ne se sont pas dit : «Chouette, nous sommes enfin découverts!» Ils se sont plutôt dit : «Qui sont ces casse-pieds?» Mais comme ils n’avaient pas d’écrits ou d’historiens, on n’a pas accès à leur pensée. Je voulais juste rappeler ces choses qui sont des évidences, mais auxquelles on ne pense pas souvent.

À un certain moment, vos personnages eux-mêmes se demandent s’ils sont dans un roman. Simple clin d’œil aux lecteurs, ou plus vaste questionnement?
L’une des grandes questions du roman est de se demander si tout est écrit à l’avance. Si tout est écrit, ça veut dire qu’il y a un écrivain ou un scénariste au-dessus. Moi, quand je regarde ma vie, ce n’est pas celle que j’ai souhaitée. C’est beaucoup mieux. Donc, je me demande qui a souhaité que ma vie soit meilleure que mon imagination. À ce moment, j’arrive à l’idée que je suis un personnage de roman et qu’on ait voulu que ce soit comme ça. Ma part de libre arbitre est peut-être beaucoup moindre que je ne le crois. J’ai l’impression que quelque chose a voulu que je sois écrivain et que j’arrive à toucher un large public.

Mais y a-t-il place pour 
la volonté personnelle 
dans ce grand livre?
Peut-être qu’à force d’écrire des romans, je suis plus attentif aux signes, à ce que veut le grand scénariste. Je n’ai pas envie de faire des choses débiles pour simplement démontrer mon libre arbitre. J’ai envie d’être cohérent. Si je suis venu pour être écrivain et diffuser ce genre d’idée, je suis dans mon personnage, j’accepte mon personnage. Parce qu’il me plaît.

La boîte de Pandore
Aux éditions Albin Michel

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