Kevin Millet/Collaboration spéciale Jean-Philippe Baril Guérard

Malgré son nom, Kevin Bédard a réussi. Avec sa start-up Huldu, qui permet de communiquer avec des proches décédés grâce à leurs traces numériques, il est devenu millionnaire en plus d’avoir «changé le monde». Vous aussi, chers lecteurs qui rêvez d’un tel accomplissement, pouvez devenir «un peu comme» ce jeune entrepreneur originaire de Thetford Mines. Il vous suffit de lire son parcours rempli d’échecs cuisants et de nombreux sacrifices qu’il raconte dans un guide motivationnel.

Ce guide, que Kevin adresse à ses futures émules, c’est Manuel de la vie sauvage, quatrième roman de l’auteur et dramaturge Jean-Philippe Baril Guérard.

«Rien n’arrive pour rien, il y a toujours un plan, toute relation est une transaction», répète ad nauseam Kevin Bédard dans cet ouvrage écrit au «je» qui vise à faire profiter à tous de «tout ce [qu’il a] appris, en accéléré». Mais ce qu’on apprend surtout au fil des pages, c’est que son succès professionnel lui a coûté cher, très cher, sur le plan humain.

Qu’est-ce qui vous a poussé à camper ce récit dans le milieu de la techno et des start-up?
C’était d’abord par intérêt personnel. Depuis que je suis jeune, je m’intéresse au futurisme et au mouvement transhumaniste. Je pense qu’on est rendu à un point où la technologie est tellement avancée qu’on peut faire de la science-fiction avec la réalité. De plus, je m’intéresse à la représentation médiatique de ces nouvelles technologies. Dans les dernières années, on a beaucoup présenté Silicon Valley comme le hot spot de l’innovation sociale. On célébrait ça sans retenue, alors qu’il y a eu divers problèmes de misogynie, de racisme et de classicisme dans les entreprises techno.

Vous êtes très critique par rapport à ce milieu dans votre livre…
Oui, vraiment. Je ne voulais absolument pas que ce soit le sujet du livre, par contre. Ce n’est pas un livre qui traite seulement de ce milieu, parce que je ne suis pas dedans. Ce serait malhonnête de ma part, même si j’ai fait ma recherche. Cela dit, il y a des choses relativement absurdes qui s’observent facilement de l’extérieur, entre autres l’absence d’effort pour s’interroger sur les enjeux moraux des technologies. On va proposer une solution technologique à quelque chose, mais on ne va pas s’arrêter pour se demander si c’est éthique.

Parmi ces moments critiques, on pense au passage qui se déroule lors de la conférence C2MTL, ou encore à la description du design des bureaux. Comment avez-vous voulu jouer avec ces clichés?
C2MTL, spécifiquement, c’est parti de mon expérience personnelle. C’était encore plus cliché que ce que je pouvais m’imaginer. J’ai trouvé que c’était un ramassis de conneries, qu’il n’y avait pas de contenu. Énormément d’argent y est dépensé, mais pourquoi? Pour que les gens s’échangent des cartes d’affaires électroniques? Il est où, le fucking contenu? Ce n’est pas tout mauvais, certains conférenciers parlent d’initiatives sociales, mais il y a beaucoup de crémage pour très peu de gâteau. D’ailleurs, une des activités quand j’y suis allé était la confection d’un «gâteau collaboratif». Ça a l’air que ça stimule la créativité. En tant qu’artiste, me faire autant parler de créativité et me faire servir des fausses bonnes idées pour la stimuler, ça m’a donné le goût de tuer!

Dans les remerciements à la fin du livre, vous nommez des représentants des nouvelles technologies. Comment vous ont-ils aidé à percer les mystères de ce milieu?
J’avais besoin de comprendre comment ça marche pour vrai. J’ai fait une recherche exhaustive, parce que mon matériel de base pour l’écriture, c’est la réalité. Après ça, je me donne la liberté d’exagérer des traits, car ce n’est pas du documentaire. Mais je veux faire de la fiction très documentée. J’avais fait pareil pour mon précédent roman, Royal. En grattant assez, je finis par trouver des éléments plus croustillants que de la fiction.

«J’ai l’impression que, parfois, la dignité humaine doit passer au batte si on met le succès au top de ses priorités.» –Jean-Philippe Baril Guérard, auteur

Il s’agit d’une démarche presque sociologique?
Pour moi, ça l’est. C’est la démarche que je développe de plus en plus. Ça me donne un filet aussi, parce que j’ai une vue d’ensemble de la situation. Ça m’aide beaucoup à stimuler ma créativité et à vaincre le syndrome de la page blanche. Si je suis bloqué, je vais prendre un verre ou un café avec un expert de mon sujet. Pendant ce temps, je ne suis pas en train d’écrire, mais ce n’est pas du temps perdu.

Parlons de Kevin Bédard, le narrateur. Aviez-vous quelqu’un de particulier en tête en créant ce personnage?
Non, je l’ai construit morceau par morceau. Je voyais beaucoup dans mon entourage, notamment sur les réseaux sociaux, des discours axés sur la motivation et la réussite. Je me suis aussi un peu inspiré de moi-même, car j’ai un parcours semblable. Mes parents ne sont pas de riches entrepreneurs, mais je viens de la campagne, je suis arrivé en ville avec une certaine soif de réussite et j’ai fait des sacrifices pour me rendre où je suis.

Le tout est écrit sous la forme des biographies inspirationnelles, comme plusieurs entrepreneurs-vedettes en publient. Vouliez-vous vous moquer de cette littérature?
Certainement. Il y a quatre ans, j’ai écrit la pièce Tranche-cul, dans laquelle il y avait une scène avec un conférencier motivateur. Mon regard était beaucoup plus manichéen à l’époque. Il a changé en écrivant Manuel de la vie sauvage… (moment de réflexion) L’affaire, c’est que ces livres parlent à certaines personnes. Il y en a que ça aide pour vrai, pas seulement à devenir riche, mais à mieux vivre. Je trouve que ça encourage des comportements douteux, que ça manque de perspective, mais ça peut avoir un impact positif. Je suis parti avec une idée très critique, mais je ne peux pas juger les gens qui achètent ces livres. C’est pour ça que ça m’a autant intéressé.

Le personnage de Kevin est d’ailleurs très nuancé. Au début, malgré les clichés qu’il véhicule sur la réussite, on comprend que c’est un homme de principes. On découvre sa conscience sociale lorsqu’il travaille pour un propriétaire d’immeubles qui exploite des locataires démunis. Mais au fur et à mesure que le récit avance, il marche sur ses principes. Comment avez-vous voulu le faire évoluer?
La question que je me pose, c’est à quel point peut-on rester attaché à ses principes? À quel point le succès et les principes sont-ils conciliables? C’est possible pendant un temps, mais je pense que les relations économiques et les relations de pouvoir finissent toujours par corrompre les relations interpersonnelles. Même moi, je l’ai expérimenté, vraiment pas à cette échelle… Mais même dans les projets artistiques, ça arrive. On ne peut pas toujours être aussi fidèle à ses principes qu’on voudrait l’être.

Kevin répète souvent que «les relations humaines sont des transactions», que les émotions sont inutiles si elles ne servent pas de moteur. N’est-ce pas déprimant comme vision des choses?
Oui, mais c’est une citation que j’ai réellement entendue. Quelqu’un que je connais a déjà dit ça; ça m’avait choqué. Il y a des gens qui pensent et se comportent ainsi sans nécessairement l’avoir intellectualisé. Ils se disent: «Ça joue du coude, il va falloir que je sois comme ça si je veux tirer mon épingle du jeu.»

Quel rapport entretenez-vous avec Kevin? L’aimez-vous malgré ses défauts?
Oui! Évidemment. Dans la première version du livre, c’était vraiment un tas de marde du début à la fin. Puis, par respect pour ceux que j’ai interviewés, qui m’ont présenté à des personnes très nuancées et à des réalités complexes, je n’ai pas voulu représenter leur milieu comme noir ou blanc. Ce gars est le produit de son environnement. On ne peut pas faire porter l’odieux à une personne. Peut-être que je suis un peu trop positif, optimiste ou gnangnan, mais même les personnes qui se comportent de façon inacceptable sont souvent liées par des forces extérieures. Aussi, peu importe le personnage que je crée, je finis toujours par m’y attacher.

Votre style littéraire est qualifié de pessimiste. Vous reconnaissez-vous dans cette définition?
Oui. La dystopie est une belle façon de réfléchir à ce qui ne va pas bien dans la société, à grossir les traits de ce qu’on trouve inacceptable – et c’est à la mode, je ne suis pas le seul à en faire. Ça m’a souvent permis de lancer une discussion avec les lecteurs. Qu’est-ce que ça illustre d’avoir un regard aussi noir? Ça permet d’avoir une réflexion sur les bonnes façons de se comporter. Ce livre aborde beaucoup les questionnements éthiques dans le milieu des affaires et des technologies. Peut-être qu’en montrant le pire, on peut réfléchir au virage qu’il faut prendre pour ne pas foncer dans le mur. Être sombre, ça peut nous permettre de devenir de meilleures personnes.

Manuel de la vie sauvage est ancré dans la réalité au point que vous avez écrit des chroniques d’Aurélie Lanctôt, de Lise Ravary et de François Cardinal, qui réagiraient à l’apparition d’Huldu. Comment avez-vous vécu l’expérience de vous mettre dans leur tête?
J’ai eu beaucoup de fun! (Rires) Au-delà de ce que les chroniqueurs écrivent, je m’intéressais à leur image publique. À force de les lire, on en vient à deviner leurs opinions avant de les avoir lues. Ils n’auraient peut-être pas écrit ce que je leur fais dire, mais j’ai essayé de distiller leurs principales considérations et de les appliquer à mon monde fictionnel. Ça fait partie de ma démarche de faire croire que cette histoire se déroule réellement.

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