Denis Beaumont/Métro Khoa Lê

«Comprendre sa famille et d’où l’on vient, ça en dit beaucoup sur ce qu’on est», croit Khoa Lê. Dans Bà nôi, portrait, autoportrait, documentaire, ovni, le réalisateur montréalais d’origine vietnamienne se penche sur son passé, ses ancêtres, son identité culturelle pour nous offrir un film aux contours majestueusement chimériques, où il raconte l’histoire de sa grand-maman, de ses traditions, de lui-même.

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En vietnamien, pour dire grand-maman, on dit bà nôi. La bà nôi de Khoa Lê, c’est une nonagénaire d’une magnifique coquetterie, qui tient à enfiler son manteau de fourrure même si c’est la canicule et qui applique minutieusement son rouge à lèvres éclatant. Une belle dame qui porte toujours dans son cœur son mari disparu, qui était «doux comme la terre, bon comme Bouddha», qui raconte avoir «encore un prétendant aux États-Unis» et qui sait se faire autoritaire pour le bien-être de son petit-fils : «Allez, mange un biscuit!»

Cette grand-maman, c’est aussi, en quelque sorte, la star du nouveau documentaire de Khoa Lê. Un film dans lequel le réalisateur montréalais d’origine vietnamienne propose une réflexion sur l’immigration, sur la culture, sur les croyances, sur notre rapport à la mort, à la vie, aux autres générations. Un film? Oui, mais aussi une exploration, une expérience, un état. «C’est très impressionniste comme approche», remarque-t-il.

Il faut dire que, dans ce long métrage, Lê parle aussi, indirectement, de lui. Ainsi, même si Bà nôi porte le surnom de son aïeule, il s’ouvre sur une scène où on voit le réalisateur se faire tirer les cartes. «Tu ne peux pas exister avec ta famille. Tu as la personnalité d’un cheval sauvage», lui annonce la cartomancienne. Une scène d’introduction essentielle; une scène qui, estime-t-il, «installe tout de suite un jeu de superstitions, de prédictions et de croyances». «Chaque fois que je vais au Vietnam, je me rends chez des voyantes, raconte Lê. J’adore ça; c’est un peu une forme de thérapie pas chère. Et puis, parce que souvent, ça se passe en famille, avec les cousines et les cousins, ça nous permet d’écouter la voyante parler de quelqu’un de proche et de nous faire notre propre interprétation… C’est vraiment une scène du réel qui fait partie de mon quotidien quand je vais là-bas.»

Car oui, dans Bà nôi, Khoa Lê laisse parler sa mamie, qui brille par son charme, son esprit et sa logique qui fait sourire, mais il nous emmène aussi dans une discothèque, marche dans un cimetière, la nuit, suit un cortège de mobylettes, s’arrête sur ces jeunes, là, qui jouent au foot. Il fait également défiler des enchaînements de messages laissés sur sa boîte vocale, par son père, ses amis, ses proches. «J’ai voulu travailler mon film par couches, explique-t-il. Je ne voulais pas qu’il soit linéaire. Je voulais que le spectateur se promène entre les strates. D’un point de vue formel, on se balade entre le son, les images oniriques et les images documentaires. Et du point de vue du propos, j’avais envie de créer un voyage ambigu.»

Parlant voyage, le spectateur se retrouve aussi plongé en plein dans les festivités du Nouvel An vietnamien, période plus frénétique durant laquelle le pays «prend du relief, car tout est accentué, tout devient plus coloré».

Coloré comme l’est la grand-mère du cinéaste, qui est convaincue que des images vont sortir de l’appareil quand son petit-fils la filme : «Ça ne donne pas des photos? Il n’y a pas de photos?»

Ce rapport attendrissant que son aïeule entretient avec la caméra a d’ailleurs permis au réalisateur de poser la question du rapport à l’image, justement. «Pour moi, la création, c’est un geste. Celui de capter, d’immortaliser, de montrer quelque chose. Ce geste est très important pour moi, et je n’avais pas envie de le cacher. Je ne voulais pas effacer la caméra, puisqu’elle est devenue un prétexte pour vivre quelque chose avec ma grand-mère.»

Une autre chose que Khoa Lê n’avait pas envie de cacher? Ces «paroles qui l’accompagnent» souvent dans ses voyages au Vietnam. Ces «Tu es notre dernier espoir», ou encore «Tu es le dernier de la lignée», et ces «S’il te plaît, marie-toi pendant que je suis encore en vie» qu’il entend fréquemment. «Ma grand-mère vient d’une autre génération, précise-t-il. Pour elle, le fait que je n’aie pas de famille, c’est dire, d’une certaine façon, que je n’existe pas. Parce que, pour exister, il faut avoir ses parents, ses grands-parents, des enfants. Pour moi, c’est plus une hantise qu’une pression. Ça me suit, ça me hante, mais ça ne m’empêche ni de dormir ni de vivre. Et j’avais envie qu’on entende ces paroles puisqu’elles guident, d’une certaine façon, ma conduite de manière inconsciente.»

«Vas-y, filme-moi!»
«J’ai toujours photographié, filmé et observé ma grand-mère, confie Khoa Lê. Elle me fascine.» Le réalisateur, qui a signé en 2010 Je m’appelle Denis Gagnon, portrait encensé de l’icône de la mode québécoise, ajoute que sa grand-maman a constitué un personnage captivant. «Comme elle n’est ni docile ni prévisible, c’est une matière très intéressante pour un cinéaste.»

Lê mentionne par exemple cette scène où, comme aiment le faire les mamies du monde entier, la sienne lui répète qu’il faut absolument qu’il reste à souper, non, mais vraiment, il faut qu’il reste. «Je ne pouvais plus éteindre ma caméra, elle me retenait! se souvient-il en souriant. C’était comme un jeu entre elle et moi, à savoir qui allait réaliser cette scène, qui allait avoir le contrôle sur le film.»


Bà nôi
En salle dès vendredi

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